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Lorsque
Benjamin, dans son texte sur L'auteur
comme producteur, traite du rôle de l'écrivant, on
note l'absence relative de ceux pour qui il écrit - du,
ou mieux, des récepteurs. Au premier abord, ils sont très
présents: Benjamin donne dans son texte des indications
précises sur le lieu et l'époque et s'adresse
directement à son public, dès la première phrase et
tout au long du texte; cependant, malgré toutes les
interpellations, il s'agit là de façon relativement
certaine d'une mystification: la date ne peut être
exacte, et aucune preuve n'est venue étayer, jusqu'à
aujourd'hui, le fait qu'il ait jamais prononcé un
quelconque discours à l'Institut pour l'étude du
fascisme.
Ce qui est plus intéressant, en revanche, ce sont les rôles
que joue le public en tant qu'objet des réflexions de
Benjamin. Certes, ce dernier évoque à de multiples
reprises l'importance de la solidarité avec le prolétariat
pour le travail des écrivains, mais ce thème est traité
de manière plus approfondie dans trois passages du
texte. Le public apparaît concrètement pour la première
fois lorsque Benjamin raconte les expériences de
Tretiakov dans le kolkhoze "Le Phare communiste":
l'écrivain entreprend ici, entre autres, d'organiser de
grands meetings et de convaincre les paysans hésitants
des avantages de l'adhésion au kolkhoze. Benjamin crée
ici un contraste saisissant avec ce que l'on entend
habituellement par le travail d'écrivain: l'attention
de celui-ci doit se porter non pas sur l'écriture de
livres, mais sur l'organisation de ses lecteurs, en vue
de laquelle le livre n'est qu'un moyen parmi de nombreux
autres; ce n'est pas l'oeuvre en elle-même qui importe,
mais les effets qu'elle produit. Il est une deuxième
fois question du public plus en détail lorsque Benjamin
parle du travail pour le journal: ce serait leur
impatience qui lierait les lecteurs au journal,
l'impatience "de l'exclu qui croit avoir le droit
de s'exprimer lui-même sur ses propres intérêts."
La presse bourgeoise deviendrait le maître de cette
impatience en mettant constamment à la disposition de
ses lecteurs de nouveaux domaines qui les assimilent
sans discernement. Dans la presse soviétique de son époque,
le lisant serait selon lui "prêt à devenir à
tout moment un écrivant, à savoir un décrivant ou
bien un prescrivant. En tant qu'expert, (...) il accède
à la qualité d'auteur."
Ce qui distingue ici le travail de l'auteur, c'est son
geste activant - un geste qui doit avoir pour ultime
conséquence le fait que les lisants deviennent eux-même
des écrivants - en d'autres mots, le fait que la
position de l'auteur ne se fixe pas mais devienne "opérative",
pour utiliser un terme de Tretiakov. Implicitement,
Benjamin reprend ce geste à un autre endroit encore,
lorsqu'il souligne: "Un auteur qui n'enseigne rien
aux écrivains n'enseigne à personne."
Les écrivains: ce sont potentiellement tous les
lecteurs. Benjamin aborde une dernière fois plus en détail
la question du public lorsqu'il cite la réponse de René
Maublanc à une enquête: "Sans aucun doute, j'écris
presque exclusivement pour un public
bourgeois(...)," répond celui-ci lorsqu'on lui
demande pour qui il écrit, "parce que je suis
d'origine bourgeoise, ai reçu une éducation bourgeoise
et suis issu d'un milieu bourgeois, de telle sorte que
je suis naturellement enclin à m'adresser à la classe
à laquelle j'appartiens, celle que je connais le mieux
et que je peux le mieux comprendre. Cela ne signifie pas
pour autant que j'écris pour lui plaire ou pour la
soutenir. D'une part, je suis convaincu que la révolution
prolétaire est nécessaire et souhaitable, et d'autre
part, qu'elle sera d'autant plus rapide, aisée, couronnée
de succès et d'autant moins sanglante que la résistance
de la bourgeoisie sera faible."
Toutefois, les moyens littéraires avec lesquels il
conviendrait d'affaiblir la résistance de la
bourgeoisie ne sont quant à eux pas développés.
Benjamin
nomme donc trois signes caractéristiques du rapport
de l'auteur à ses lecteurs: l'écrivain doit organiser
les prolétaires et il doit les activer; il doit par
contre affaiblir leurs ennemis. Si l'on veut éviter,
au vu des changements profonds qu'a connus le paysage
politique depuis lors, des notions comme celles du prolétariat,
on peut généraliser, avec Benjamin, que des gestes tels
que ceux de l'organisation, de l'activation et de la
subversion sont ceux qui pourvoient l'art de la bonne
tendance politique, et par là de la bonne tendance esthétique
également - de la bonne
tendance politique, car aucune forme d'art ne peut bien
évidemment éviter le politique, même lorsqu'elle essaye
de se vouloir apolitique; l'argumentation de Benjamin
part précisément du principe que la tendance politique
est inhérente à la tendance esthétique.[6]
Benjamin
n'était pas le seul, de son temps, à se pencher sur
la question de la position de l'auteur, de l'artiste
dans les discussions politiques. Ce n'est pas par hasard
qu'il cite Tretiakov et Brecht - tous deux avaient pour
leur part déjà pris position par rapport à ce problème
auparavant. En 1923, six ans après la révolution russe
d'Octobre, Tretiakov prit position contre une révolutionnisation
mal comprise de l'art: "Cependant, on considéra
tout d’abord encore comme révolutionnaire le travail
artistique qui interprétait l'art comme un processus
de production organisé en vue de l'utilisation fonctionelle
du matériel linguistique, des couleurs, plastique et
musical. L'aspect révolutionnaire revenait généralement
à traiter d'un sujet révolutionnaire ou d'un personnage
révolutionnaire dans l'oeuvre. (...) Seul le thème change,
tout le reste demeure comme par le passé, l'isolement
de l'art par rapport à la vie et son retard."
Les réflexions alternatives de Tretiakov vont dans le
même sens que celles de Benjamin: "'L'art pour
tous' [ne peut] avoir pour résultat de transformer tous
les gens en spectateurs, il doit au contraire faire
en sorte que tous s'approprient les compétences et capacités
nécessaires pour se servir du matériel et pour l'organiser,
ce qui était jusqu'à présent réservé aux spécialistes
de l'art. (...) Dans le contexte de la révolution et
des perspectives qu'elle a ouvertes, la question de
l'art comme production et consommation esthétiques et
de la corrélation entre l'art et la vie doit être soulevée
et analysée."
Ce qu'il demande est donc de transformer l'appareil
de production, de le réorganiser: l'art ne doit pas
seulement être produit par des spécialistes, mais l'être
potentiellement par tous; et il ne doit pas être un
luxe esthétique, mais une nécessité de la vie active.
C'est
avec d'autres prémisses, mais avec des arguments semblables
que Brecht formula, dix bonnes années plus tard, les
"Cinq difficultés pour écrire la vérité" ("Fünf
Schwierigkeiten beim Schreiben der Wahrheit").
Publiées en 1934, elles devaient constituer un guide
pour le travail littéraire et de propagande dans le
système capitaliste en général et dans les conditions
du fascisme hitlérien en particulier. Brecht insiste
ici moins que Tretiakov et Benjamin sur l'activation
des récepteurs en vue d'une production autonome; il
réfléchit par contre beaucoup à ce à quoi doivent ressembler
les vérités à écrire - ou, selon les mots de Benjamin,
les textes de la bonne tendance - et comment les faire
parvenir à ceux entre les mains desquels elles
deviennent opérantes: "On ne peut pas simplement
écrire la vérité; on doit absolument l'écrire à quelqu'un qui puisse en faire quelque chose."
En d'autres mots, ceux de Benjamin: la tendance politique
d'une oeuvre s'oriente également en fonction des lisants
qui doivent être atteints. C'est la ruse nécessaire
à la diffusion de la vérité que Brecht aborde le plus
en détail. A l'aide d'exemples, il explique que les
formes littéraires ne servent pas à la décoration, mais
que c'est seulement à travers elles que les vérités
deviennent représentables et transmissibles; selon lui,
il n'est également pas absolument nécessaire de toujours
traiter uniquement des principales contradictions: "Les
pionniers de la vérité peuvent se choisir des lieux
de lutte qui soient relativement peu surveillés. Il
importe uniquement de faire en sorte qu'une bonne pensée
soit enseignée, une pensée qui questionne toutes les
choses et tous les événements sur leur aspect éphémère
et modifiable."[10]
Si
les revendications et les questions de Benjamin - et,
avec elles, celles de Tretiakov et de Brecht - n'étaient
plus pertinentes, cette conférence
ne serait qu'un passe-temps académique oisif.
Cependant, le document de discussion envoyé avec l'invitation
indique à juste titre combien les conditions et les
problèmes d'aujourd'hui se distinguent fondamentalement
de ceux auxquels étaient confrontés les auteurs en leur
temps. Je souhaiterais maintenant aborder et modifier
les conditions y mentionnées.
Un
premier problème réside dans le fait que le public de
l'art en général et celui de l'art politiquement engagé
en particulier a radicalement changé. Il est d'une part
devenu plus large: tout comme les maîtres anciens et
les objets précieux de l’Antiquité, l'art contemporain
a lui aussi connu un succès insoupçonné, en particulier
ces quinze dernières années, profitant du tourisme,
de l'attrait des collections en tant qu'investissement,
de grandes expositions et, enfin, des transitions de
plus en plus mouvantes entre l'art et le commerce. Et
il y a fondamentalement peu à redire à ce rattachement
à la culture de masse, au contraire: il augmente justement
le rayonnement potentiel de l'efficacité artistique
et s'oppose au contentement purement esthétique des
connaisseurs. Ce qui est plus problématique, c'est lorsque
l'art s'établit dans la culture de masse sans produire
d'effets et sert les goûts au lieu de transformer les
attitudes - en d'autres mots, lorsqu'il alimente un
appareil de production sans changer celui-ci.
Et cette alimentation de l'appareil de production peut
parfois revêtir des formes particulières. Permettez-moi
de vous raconter une anecdote à ce sujet: en 1999, je
devais rédiger un compte-rendu critique sur l'exposition
After the Wall
à Stockholm, sans toutefois pouvoir me rendre là-bas.
Je me fis envoyer le catalogue, et comme j'avais encore
quelques questions, je téléphonai au Moderna Museet.
Par un curieux hasard, je tombai sur un journaliste
suédois qui me parla un peu des conflits qui avaient
lieu en coulisse - entre autres, du fait qu'une bonne
partie des artistes participants n'étaient pas précisément
heureux de se voir regroupés sous l'étiquette East Art; en effet, les oeuvres provenaient de pays très éloignés
les uns des autres et possédant des histoires différentes,
tels que la Moldavie, la Lituanie, la Pologne et la
Russie. La seule chose que tous ces pays avaient en
commun, d'après le journaliste suédois, était qu'ils
n'avaient pas de marché de l'art. Cette pensée resta
ancrée en moi et commença à me poursuivre. Lorsque,
en 2002, je pus visiter la Biennale de Dakar, je fus
confronté à un phénomène similaire: là aussi, une installation
du Maroc, des photographies du Zimbabwe et des sculptures
du Togo, liées à des contextes et histoires chaque fois
différents, se retrouvaient malgré tout rassemblées
sous le terme d'African
Art, une étiquette qui fait peut-être vendre sur
le marché international de l'art, mais qui, sur place,
était relativement dénuée de sens. Ce qui est ici décisif,
c'est que la production artistique vise dans les deux
cas le marché occidental de l'art, ou, en d'autres mots:
que l'on produit en premier lieu pour ce marché et,
dans le meilleur des cas, en second lieu pour un public
local. Lorsque le document de discussion relatif à cette
conférence cite le fait "que, dans de nombreux
pays ex-soviétiques, l’art politiquement et socialement
actif n’est pas développé",
il faut le comprendre également comme une indication
d'une telle concentration sur le marché occidental.
Toutefois, on ne peut guère reprocher cette concentration
aux artistes eux-mêmes: ils vont là où ils peuvent vendre
leur travail et leur force de travail. L'absence de
soutien intellectuel et financier, des conditions de
vie insatisfaisantes et un régime autocratique ont provoqué
au fil des années, et pas seulement en Yougoslavie,
un brain-drain qui ne s'est toujours pas arrêté. C'est
comme si, dans le monde artistique, la Guerre froide
et sa division territoriale du monde existaient toujours.
Un
deuxième changement par rapport à l'époque de Benjamin,
Brecht et Tretiakov réside dans le fait qu'il n'y a
pratiquement plus d'instance politique avec laquelle
on pourrait débattre utilement de la justesse d'une
tendance. Personne ici ne souhaiterait le retour des
partis communistes, ni ceux des années '20 et '30 et
leurs massacres qualifiés par euphémisme d' "épurations",
ni ceux des années '70 et '80 avec leur bureaucratie
étouffante et leur esthétique fortement petit-bourgeois.
Pourtant, ces partis étaient, en partie en raison de
la plénitude de leur pouvoir, et en partie du fait de
l'autorité qui leur était conférée en tant que représentants
du prolétariat révolutionnaire, les interlocuteurs et/ou
les adversaires lorsqu'il s'agissait de déterminer la
bonne tendance politique de la littérature en particulier
et de l'art en général. Après la disparition de l'Union
soviétique, ni la social-démocratie ni la gauche non-organisée
n'ont pu remplir ce rôle - la première à cause de l'absence
fréquente de compétences et par manque d'intérêt, la
seconde parce qu'elle était de toute façon plus divisée
qu'avant sur la forme que devait adopter la critique
du capitalisme manifestement si absolument triomphant.
Ici aussi, le marché de l'art a pu en partie prendre
la relève: la tendance politique peut être un critère
de succès et de vendabilité des oeuvres - une tendance,
il est vrai, qui n'a plus grand-chose à voir avec celle
dont parlait Benjamin. La fin du réal-socialisme ne
s'est certainement pas accompagnée de la fin de l'art
politique, mais elle a confronté la détermination de
sa tendance à de nouveaux problèmes - et elle renvoya
le travail sur cette détermination une nouvelle fois
au fait que c'est moins le thème qui doit être politiquement
correct (comme s'y était employé le socialisme réaliste
avec autant de zèle que d'insuccès) que les discussions
formelles et techniques qui revêtent ici une importance
prépondérante. Lorsque l'art "tire de façon répétée
de nouveaux effets des luttes politiques dans le seul
but d'amuser un public anonyme [sans changer l'appareil
de production capitaliste]",
il ne devient de ce fait certainement pas de l'art politique
ni même n'intervient dans les luttes politiques.
Un
troisième problème réside dans le fait que les prémisses
politiques sur lesquelles Benjamin se basait sont fondamentalement
discréditées: il ne doit plus y avoir ni à l'Ouest ni
à l'Est une seule organisation politique d'une certaine
importance qui ait encore l'abolition du capitalisme
inscrite à son programme. Être à gauche se limite bien
souvent à formuler des propositions de réformes écologiques
et sociales du système en place, à une volonté pragmatique
d'obtenir quelque chose de faisable ou à la simple affirmation
du status quo. Mais il devient ainsi plus difficile
de déterminer ce que peut alors bien être le politiquement
juste ou correct, ou bien la bonne tendance politique
dans l'art et la littérature; cependant, peu d'oeuvres
intéressantes ont été produites dans un passé récent
qui se fondent sur les attitudes citées. D'autre part,
de cette situation découle une des possibilités de l'art
contemporain - et avec elle, d'ailleurs, de la critique
artistique et de l'histoire de l'art: Benjamin argumente
"que la tendance politiquement correcte inclut
une tendance littéraire. Et j’ajoute tout de suite:
cette tendance littéraire incluse implicitement ou explicitement
dans toute bonne tendance politique - c'est cela et rien d'autre qui détermine
la qualité d'une oeuvre."
Benjamin se refuse ainsi à considérer la tendance politique
et la tendance artistique comme des composantes indépendantes
l'une de l'autre devant être ajoutées à une oeuvre comme
on ajoute des épices à une soupe. Les deux sont bien
davantage des éléments nécessaires, bien que non suffisants,
de toute oeuvre; et lorsque, comme Benjamin le remarque
ailleurs, la "tendance
littéraire (…) peut consister en un progrès ou en une
régression,"
il apparaît alors clairement que la tendance politique
d'une oeuvre ne doit pas elle non plus être nécessairement
une bonne
tendance.
Lorsque
toutes les difficultés que je viens de citer existent;
lorsque le public de l'art est dans sa très grande majorité
de toute façon déjà politisé ou ne s'intéresse pas particulièrement
à la politique; lorsqu'il n'existe quasiment plus d'instances
politiques pertinentes avec lesquelles discuter; lorsque
les actions en soldes font sensation et sont plutôt
mal vues en politique; et lorsque l’on est malgré tout
d’avis que le monde, pour rester animé et valoir davantage
la peine, pour bien des gens, que l’on en fasse l’expérience,
pourrait bien souffrir des transformations allant bien
au-delà d’un changement de la présidence américaine,
lorsque que tout cela est valable, la question se pose
alors de savoir comment l’art peut utiliser son potentiel
dans ce sens. Je ne suis pas un maître à penser, mais
je suis d’avis que le texte de Benjamin peut fournir
quelques indications.
L’équivalence
qui vient d’être mentionnée et que Benjamin établit
entre la tendance artistique et la tendance politique
indique un premier champ: si l’on retourne l'équation
qui s'impose habituellement, une œuvre de la bonne tendance
artistique doit alors nécessairement appartenir à la
bonne tendance politique également; ainsi, ce n’est
pas seulement l’art qui doit rendre des comptes à la
politique, mais, inversement, la politique qui doit
aussi se justifier auprès de l’art. En d’autres mots:
on peut essayer d’interpréter l’art comme un indicateur
politique et se demander quels rapports les implications
de l’art entretiennent avec les rapport sociaux et les
forces qu’elles tentent de changer de quelque manière
que ce soit. Vouloir pour cette raison supprimer la
séparation entre la politique et l’art ou du moins esthétiser
la politique n’en est aucunement la conséquence impérative,
au contraire: dans un autre texte, l’essai sur L’œuvre
d’art à l’époque de sa reproductibilité technique,
Benjamin indique comment le fascisme pratique cette
esthétisation. "Les masses ont le droit d'exiger
une transformation du régime de la propriété; le fascisme
veut leur permettre de s'exprimer
tout en conservant ce régime. (…) A cette violence faite
au masses, que le fascisme oblige à mettre genou à terre
dans le culte d'un chef, correspond la violence subie
par un appareillage mis au service de la production
de valeurs cultuelles."[16]
L'appareillage
dont Benjamin parle ici est également cité dans son
texte sur L’auteur
comme producteur: Il y apparaît plus précisément
comme un appareil de production et désigne, dans un
sens plus large, non seulement les outils des auteurs
- c’est-à-dire le pinceau, l’ordinateur, la caméra -
mais également le contexte productif dans lequel et
pour lequel ils sont utilisés: le théâtre, la littérature,
le cinéma. Par deux fois, Benjamin se réfère ici à Brecht
et à son théâtre épique comme contre-modèle pour bien
préciser son point de vue, selon lequel "alimenter
un appareil de production sans modifier celui-ci constitue
un procédé hautement contestable même lorsque les matériaux
qui alimentent l'appareil sont de nature révolutionnaire."
Le théâtre épique, au contraire, serait parvenu, grâce
à certaines interventions de préférence techniques,
"à changer le contexte
fonctionnel entre la scène et le public, le texte et
la représentation, le metteur en scène et l'acteur."
Ces interventions dans l’appareil de production présupposent
que sa structure soit soumise à une analyse - une analyse
dont la conséquence recherchée consiste précisément
en de telles interventions.
A
quoi peut ressembler une telle convergence de l’analyse
et de l’action? Laissez-moi illustrer mes idées à l’aide
d’un exemple: dans le cadre d’un projet de plus grande
envergure dans la Hamburger Kunsthalle, le groupe d’artistes
LIGNA réalisa son Radioballett
dans la gare centrale toute proche en février 2002.
S’ils avaient déjà abordé depuis le début des années
’90 la question des structures de production et de réception
de la radio, ils entreprirent avec Radioballett
de faire de l’espace public le lieu et l’objet de leur
travail et de choisir pour ce faire un endroit qui,
en Allemagne du moins, est devenu au cours de la décennie
écoulée le modèle par excellence de la re-formation
des structures intra-urbaines: lorsque la Bundesbahn
est devenue la Deutsche Bahn AG, les gares devinrent
elles aussi propriété privée et passèrent très vite
d’espaces de transit, dans lesquels les sans-abri, les
toxicomanes et autres pauvres, sans être pour autant
appréciés, étaient cependant tolérés, en centre commerciaux
raccordés au réseau ferroviaire pour lesquels la présence
de tels groupes marginaux constituait purement et simplement
un préjudice commercial. Le Radioballett
ne souhaitait pas mettre en évidence ces transformations
en partie insidieuses et peu apparentes par le moyen
du reportage - il devait laisser les auditeurs procéder
eux-mêmes à l’étude de la "zone grise entre gestes
autorisés, louches et interdits".
Ce n'était pas leur empathie qui devait être provoquée,
mais une réflexion active sur le quotidien de tels lieux.
L'organisation du Radioballett
peut être expliquée en deux mots: avec l'aide de la
radio libre locale FSK, une émission produite à l'avance
fut diffusée qui contenait des propositions d'action
ainsi que des Thèses
sur l'écoute gestuelle de la radio; on demanda aux
participants de passer du temps dans la gare centrale
avec de petites radios portatives. Le fait que la Deutsche
Bahn AG essaya, avant la réalisation du projet, de faire
interdire le Radioballett
en tant que rassemblement non autorisé dans un espace
privé s'avéra utile pour la mobilisation; les juges
de deux instances suivirent l'argumentation de LIGNA
et décrétèrent, d'une part, qu'une propriété privée
aussi pouvait faire partie de l'espace public, et, d'autre
part, qu'il ne s'agissait précisément pas, dans le cas
du Radioballett,
d'un rassemblement, mais d'une dispersion. Et c'est
ainsi qu'un samedi après-midi, on put observer sur les
quais et dans les passages commerciaux de la gare environ
300 personnes qui, pendant une heure, tendaient la main
de manière synchronisée, restaient assis par terre,
dansaient ou écoutaient justement la radio.
Afin
d'anticiper un des reproches exprimés occasionnellement
à l'encontre du Radioballett,
celui de la manipulation: il fut laissé aux auditeurs
exactement la même liberté que celle qu'accorde la société
actuelle à ses membres dans pareils cas: c'est-à-dire
de ne pas participer, de faire autre chose, d'observer,
de partir ou d'éteindre la radio, en un mot: de ne pas
suivre une des interpellations qui sont devenues si
nombreuses dans les gares: annonces de l'horaire, promotions,
les règles de conduite affichées partout et la menace
muette des services de sécurité. Le Radioballett
ne s'opposa pas à ces interpellations - au lieu de cela,
il les rendit visibles et les exploita en sondant les
différences parfois minimes qui séparent les gestes
autorisés de ceux non autorisés: se donner la main est
un rituel autorisé, mais celui qui tend la main pour
mendier est chassé. Cette exploitation fut réalisée
à l'aide de la radio, de ce média ubiquitaire comme
aucun autre: l'émission pouvait être entendue partout
dans le centre de Hambourg et les récepteurs les moins
chers coûtent à peine plus de quelques euros. Enfin,
la FSK est accessible, en tant que radio libre, pour
ses auditeurs: ceux-ci peuvent y réaliser leurs propres
émissions.
De
cette manière, le Radioballett
transforma l'appareil de production qu'il alimentait.
Il reprit les propositions générales du média et les
utilisa à sa manière en appelant les auditeurs à agir
eux-mêmes, à transformer eux-mêmes le média en l'écoutant:
comment, où et si les propositions d'actions seraient
réalisées et quelles autres conséquences en seraient
tirées relevait finalement de leur propre responsabilité.
Des travaux réalisés plus tard par LIGNA ont repris
ce moment. A une autre occasion, une manifestation à
l'aide de radios permit de contrecarrer une interdiction
de manifester: ici aussi, on demanda aux auditeurs de
se rendre dans le centre de Hambourg et d'y écouter
la radio en public - et de discuter de l'interdiction
de manifester avec les passants ou de mettre, par leur
simple présence, du sable dans les rouages habituels
des rues commerciales, en fonction de ce dont ils avaient
envie.
"Vous
aurez peut-être remarqué que les réflexions dont nous
arrivons à la conclusion ne présentent à l'écrivain
qu'une seule demande, celle de réfléchir,
de considérer sa position dans le processus de production."
De manière générale, la conclusion de Benjamin s'adresse
uniquement aux écrivains, parmi lesquels il se comptait
lui-même. L'auteur
comme producteur n'était qu'un texte parmi d'autres
ayant pour objet le rôle de l'écrivain, de l'intellectuel
- un rôle qui, selon Benjamin, était précaire à tous
égards. En théorie, il soutenait le communisme, même
s'il gardait ses distances. En pratique, sa situation
était, en particulier pendant les premières années de
son exil parisien, extrêmement pénible: il était seul
et devait constamment déménager parce qu'il n'avait
presque pas d'argent. Gagnant tout juste assez pour
survivre, il devait saisir toutes les opportunités de
publier des textes sous l'une ou l'autre forme. Dans
son essai, Benjamin ne s'exprime pas sur la manière
dont les auteurs devraient gagner leur vie comme producteurs;
toutefois, dans un petit texte rédigé à peu près à la
même époque, intitulé Achetable,
mais non utilisable, il nous donne l'information
suivante à ce sujet: "La grande majorité des intellectuels
(…) est dans une situation désolante. Mais ce n'est
pas le caractère, la fierté et l'inaccessibilité qui
sont responsables de cette situation. Les journalistes,
les romanciers et les hommes de lettres sont généralement
prêts à tous les compromis. Seulement, ils l'ignorent,
et c'est là la raison de leurs échecs. Car c'est parce
qu'ils ne savent pas ou ne veulent pas savoir qu'ils
sont achetables qu'ils ne savent pas détacher de leurs
opinions, de leurs expériences, de leurs attitudes les
parties qui sont intéressantes pour le marché. Ils cherchent
bien plus l'honneur en étant totalement eux-mêmes en
toute chose. Parce qu'ils ne veulent se vendre que "à
la pièce", ils deviennent tout aussi inutilisables
qu'un veau que le boucher ne voudrait vendre qu'en entier
à sa cliente."
Traduit
par Julie Bingen
Bibliographie
Benjamin
1991: Walter Benjamin: Aufsätze,
Essays, Vorträge. [Band II der Gesammelten Schriften]
Francfort (Suhrkamp) 1991
Benjamin
1991a: Walter Benjamin: Abhandlungen
Brecht
1957: Bertolt Brecht: "Fünf Schwierigkeiten beim
Schreiben der Wahrheit". In: Versuche
20-21. Berlin (Suhrkamp) 1957
Brecht
1966: Bertolt Brecht: "Radio - eine vorsintflutliche
Erfindung?" In: Id., Schriften
zur Literatur und Kunst, Bd. 1, p. 127-130. Berlin/Weimar
(Aufbau Verlag) 1966
Tretiakov
1985: Sergeï M. Tretiakov: "Kunst in der Revolution
und Revolution in der Kunst. Ästhetische Produktion
und Konsumtion". In: Id., Gesichter
der Avantgarde. Berlin/Weimar (Aufbau Verlag) 1985
[1]
Cf. Benjamin 1991, vol. II/3, p. 1460 et suivantes
[2]
Benjamin 1991, vol. II/2, p. 688
[3]
Benjamin 1991, vol. II/2, p. 688
[4]
Benjamin 1991, vol. II/2, p. 696
[5]
Benjamin 1991, vol. II/2, p. 699 et suivante
[6]
Cf. Benjamin 1991, vol. II/2, p. 684 et suivante
[7]
Tretiakov 1985, p. 92 et suivante
[8]
Tretiakov 1985, p. 96
[11]
Cf. Benjamin 1991, p. 692
[12]
Document de discussion
[13]
Document de discussion
[14]
Benjamin 1991, p. 684 et suivante
[15] Benjamin 1991, p. 686
[16] Benjamin 1991a, p. 506 (traduction française: Benjamin,
Oeuvres III, Paris: Gallimard 2000, p. 313 et
suivante)
[17] Benjamin 1991, p. 692
[18] Benjamin 1991, p. 697
[19] Manuscrit de Radioballett
[20] Benjamin 1991, p. 699
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