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Au sein des protestations en Autriche contre le gouvernement
réactionnaire [1]
au tournant des années 1999 /2000, un large assemblage
de plates-formes artistiques de résistance s'est
développé [2].
Entre la guérilla de communication et la contre-information
[3], des nombreuses
actions ont été réalisées.
Quelques mois plus tard, il restait peu de choses de
cette multitude hyperactive, ce qui n'a pas nécessairement
à être vu de manière négative.
Le mot magique est ici la transformation. Tout comme
le mouvement de résistance de l'an 2000 n'était
pas sorti de nulle part, mais s'était rapporté
à plusieurs égards à la scène
interventionniste des années quatre-vingt [4]
dix, l'expérience des individus et les pratiques
du début de l'an 2000 ont été réimportée
dans une variété de contextes différents.
Lorsque l'attaque des politiques populistes de l'aile
droite radicale à un niveau national ne
faisait plus de sens, les artistes activistes se sont
développés et ont réfléchi
autour de nouveaux foyers au sein des protestations
globales, à l'encontre du régime des frontières
ou dans la lutte pour les droits des migrants [5].
Dans le contexte du mouvement global de protestation,
les pratiques artistiques-politiques semblent avoir
finalement laissé derrière la dichotomie
entre l'art et l'activisme. Les activistes ne cherchent
guère à réussir dans le champ artistique,
ils ne travaillent pas stratégiquement vers des
effets de distinction quelconques. Toutefois, les méthodes
et les stratégies de l'histoire de l'art et les
pratiques artistiques actuelles sont en train d'être
employés. Ces actions créent des nouveaux
terrains de transversalité ne faisant partie
ni du champ artistique, ni du champ politique dans leurs
sens étroits.
L'analyse et la critique de ces nouvelles pratiques
appartenant à ce nouveau terrain ne sauraient
pas faire usage de vieilles catégories telles
que la spécificité du site, la critique
d'institutions, l'interaction/participation ou même
de très vieilles catégories telles qu'auteur,
aura et uvre d'art. Au lieu de cela, de nouvelles
catégories doivent être développées
en commençant par les pratiques en question,
cela afin d'obtenir une connaissance adéquate
à partir d'elles. Dans ce qui suit, il s'agira
de faire une telle tentative basée en un exemple
spécifique actuel et en trois concepts. Ces concepts,
en correspondance avec les pratiques examinées,
seront empruntés plutôt de la théorie
politique que de la théorie esthétique.
L'exemple en question est la VolxTheaterKarawane (CaravaneTheatrePublix)
: préparée pendant le printemps 2001 à
partir d'une longue série de discussions virtuelles
et réelles et ayant été mise en
route à Vienne en juin, avec des actions à
la frontière austrioslovaque à Nickelsdorf
; en plein milieu des protestations contre le sommet
du FEM à Salzbourg ; au border camp à
Lendava (Croatie/Hongrie) ; devant un centre de détention
à Ljubljana ; et finalement autour du sommet
du G8 à Gênes l'été dernier,
à la fin duquel les membres de la Caravane ont
été gardés en détention
provisoire durant quatre semaines par la police italienne
[6].
Les trois concepts employés dans cet article
ont été pris de l'arsenal de l'uvre
de Gilles Deleuze et Félix Guattari, à
savoir, nomadisme, machine de guerre, et micro-politique
des frontières.
Aujourd'hui la figure du nomade est devenue une figure
à caractère vague. Durant les années
quatre-vingt, le nomade tel qu'il apparaît dans
le travail de Deleuze/Guattari a été mal
compris par plusieurs groupes, tels que des surfeurs,
des musiciens techno et des artistes du net, comme une
métaphore fleurie bienvenue avec laquelle ils
pouvaient aisément s'identifier eux-mêmes
et leurs activités. Contre des tels hymnes à
la liberté et au flux ou à l'ultime démocratisation
par le biais du net, ce concept doit être défendu
dans son sens deleuzien : tout d'abord, le nomadisme
est précaire, deuxièmement, il est offensif
et troisièmement, il est situé à
la frontière. Le nomadique est donc une précarité,
quelque chose qui n'existe que jusqu'à nouvel
ordre et qui présuppose l'échec permanent
ou bien, en des termes plus particuliers : la différence
entre le but et les effets. Précarité,
l'action dans des contextes précaires constituent
la condition du nomadique.
La qualité précaire du nomadisme peut
être décrite sur base de la lutte de la
VolxTheaterKarawane pour une forme adéquate ou
plutôt, avec la seule forme possible d'organisation
: le collectif. A plusieurs reprises, les expériences
avec des planifications collectives dans des assemblées
interminables et avec des actions collectives ont prouvé
que l'implosion du collectif y est inhérente.
Une difficulté additionnelle évoquait
l'idée que les participants de la Caravane ne
devraient pas être exclusivement originaires de
Vienne ou de l'Autriche, mais devraient également
procéder d'autant d'arrière-plans différents
que possible, et par conséquent, employait un
mélange troublant de nombreux idiomes. Le troisième,
et plus important aspect dans le contexte du thème
de la précarité, cependant, était
la nature même de la Caravane : le mouvement nomade
en lui-même crée du précaire, parce
que le collectif -en contraste d'ailleurs avec les idées
traditionnelles de nomadisme- voyage à travers
des sentiers inconnus. En arrivant à des lieux
inconnus, le collectif est forcé de faire des
décisions et de réduire la complexité
au plus haut degré. La VolxTheaterKarawane, en
tant que collectif en mouvement, a dû travailler
de manière continue à gérer ces
différents niveaux de précarité.
Depuis la fin des années quatre-vingt dix, nous
avons assisté à une nouvelle renaissance
du nomade, concept qui avait également joué
un rôle clé dans l'ouvrage de Michael Hardt
et Antonio Negri intitulé Empire [7].
Lorsque la figure du nomade apparaît à
nouveau dans ce contexte explicitement politique, elle
a sans aucun doute une autre qualité, que si
l'on les compare aux mauvaises interprétations
des années quatre-vingt. Cependant, dans la mesure
où dans Empire les auteurs mêlent
sous le concept de nomadisme les mouvements d'intellectuels
voyageurs et des réfugiés politiques,
Hardt et Negri ont tendance à intégrer
conceptuellement les conditions complètement
différentes des migrations choisies et
forcées. Cela mène de manière
inévitable à surestimer énormément
les sujets des migrations, qui sont dès lors
stylisés comme étant les plus importants
opposants au tout-puissant empire.
Dans le travail de Deleuze et Guattari, par contre,
la ligne molaire du pouvoir est confrontée à
deux autres lignes : la ligne moléculaire ou
migrante, ainsi que la ligne de fuite ou de rupture,
la ligne nomade [8].
Ceci correspond à la nécessaire différentiation
entre d'une part, la migration forcée -fuyant
d'une place à une autre où il y a un espoir
pour une nouvelle sédentarité- et d'autre
part, une pratique offensive nomadique. La ligne migrante
connecte deux points allant de l'un à l'autre,
de la déterritorialisation à la reterritorialisation.
Par contre, la ligne nomade est une ligne de fuite qui,
en passant à travers les points, mène
les mouvements de déterritorialisation dans un
mouvement torrentiel n'ayant rien à voir avec
la fuite au sens traditionnel du terme. Fuir, mais en
fuyant, chercher une arme.
La caractéristique de cette ligne nomadique,
de cette ligne de fuite est qu'elle est offensive. Mais
que signifie offensive dans un monde, qui d'après
Deleuze et Guattari ainsi que d'après Hardt et
Negri est sous la menace de plonger dans un lieu commun
unique et compréhensif ? Le pouvoir est partout,
et en même temps, nulle part. Ses mécanismes
fonctionnent sans centre et sans guidance. Les deux
paires d'auteurs suggèrent une réponse
à cette situation en l'absence d'un " dehors
" du pouvoir imaginable. Cette réponse est
constamment et spécialement prêchée
dans Empire : si les mécanismes du pouvoir
fonctionnent en l'absence de centre et de guidance centrale,
il devrait être alors possible de les attaquer
à partir d'une place et d'un contexte local quelconque
[9].
Cependant, aussi plausible et attirante que puisse
sembler cette thèse, elle restera nébuleuse
et vague aussi longtemps qu'elle n'est pas claire sur
ce à quoi ou à qui il faudrait exactement
s'attaquer. Même si l'idée du " être
contre à partir d'une place quelconque "
peut sembler doublement cohérente, à partir
du moment où elle comprend tout autant la possibilité
d'être contre partout ainsi que la nécessité
d'être contre dans chaque place, il y a encore
des lieux qui méritent davantage que d'autres
cet " être contre ", et ces lieux doivent
être cherchés, choisis et hantés,
tout en contraste avec la formule deleuzienne selon
laquelle le nomade est celui qui ne se meut pas du tout
[10].
Le voyage intense sur place -cette concise interface
entre Kant et Deleuze- a fait son temps. Aujourd'hui,
le syndrome de pantouflard légendaire de Kant
qui évitait quoique ce soit qui aurait pu l'obliger
à quitter Königsberg, ainsi que l'insistance
de Deleuze autour de l'absence de mouvement du nomade,
représentent toutes deux une moyenne hautement
standardisée de la vie de tous les jours. Eu
égard à cette normalité, le besoin
se fait sentir pour des pratiques d'opposition aux mécanismes
de la société d'information et de contrôle.
Ces pratiques, à l'instar des flux déterritorialisés
de capitaux, ne sauraient être fixés en
une place ni pourraient s'y installer. Pourtant, à
l'opposé des flux des capitaux, ces pratiques
devraient continuellement créer des lignes de
rupture incontrôlées et auto-déterminées.
Nous nous trouvons ici dans les zones de voisinage des
interventions politico-artistiques dans le contexte
des protestations globales avec leurs actions spontanées,
leurs attaques tactiques, et leurs appropriations rapides
de nouvelles situations, avec leurs lignes de fuite
dans et à travers l'espace nomade.
La VolxTheaterKarawane agit le long d'une ligne de
fuite, il attaque, il est offensif, en bref, il s'agit
d'une machine de guerre au sens deleuzien du
terme. Ceci n'implique pas de lui attribuer une forme
spécifique quelconque de violence, au contraire,
la machine de guerre pointe au-delà des discours
de violence et de terreur. C'est précisément
cette machine qui s'y installe en dehors afin de s'opposer
à la violence de l'appareil de l'Etat et à
l'ordre de la représentation. En contrepartie,
l'appareil d'Etat essaie de forcer le pouvoir de représentation
vers ce qui ne peut pas être représenté,
en transformant par exemple, la Caravane en un "
Black Block " : c'est exactement la machine
de guerre qui s'oppose à ces mécanismes
de représentation ou, en suivant Hardt et Negri,
le militant, qui redécouvre de pratiques
constituantes non représentatives [11].
Lorsqu'il s'agit de localiser des lieux du pouvoir
qui disparaissent constamment des zones de visibilité,
c'est alors la frontière qui accomplit une fonction
éminente. Ceci ne se rapporte en aucun cas à
la frontière en tant que métaphore, mais
à la frontière concrète,
telle que celle de l'Etat-Nation ou les frontières
intérieures de " l'Empire ", tout
autant que les autres lignes frontalières de
l'appareil de l'Etat, telles que les lignes de la police,
qui se trouvent " espacées " par
le biais d'actions comme celles de Tute Bianche ou celles
des Pink-Silver blocks [12].
Aux marges du border camp à Lendava, par exemple,
par le biais de l'usage des moyens dramatiques du théâtre
invisible et de l'irritation, la Caravane investigua
la zone du no man's land entre les postes frontières.
Les activistes -habillés avec des blouses oranges
et des uniformes de l'ONU- avaient érigé
un nouveau poste de frontière (entre les postes
frontières hongrois et croates), afin d'arrêter
des voitures, distribuer des passeports no-border, ainsi
que des pamphlets parmi les conducteurs. Moins que de
traverser, briser et abolir les frontières, tel
que le slogan " No Border " de la Caravane
le faisait entendre, ces actions représentaient
plutôt l'opposé apparent : ériger
des nouvelles frontières afin de créer
un espace frontalier fluctuant et nomadique dans le
no man's land, à l'encontre des frontières
absolues de l'Etat-Nation [13].
Par le moyen de ces " micro-politiques de la frontière
" (Guattari), la diversité des pratiques
dans les contextes des protestations globales abandonnent
la phrase vague de " l'attaque verticale sur les
centres virtuels du pouvoir ", supposés
être partout et nulle part. Ceci est bien plus
une affaire consistant à rendre visible et à
attaquer concrètement la virtualité, à
briser les lignes frontalières abruptes, et en
même temps, à mettre à l'essai des
formes expérimentales et collectives d'organisation.
Ceci caractérise la machine de guerre : ces attaques
de l'appareil d'Etat sont toujours connectées
avec une recherche continue d'alternatives -ou encore,
d'après Negri et Hardt : la résistance,
l'insurrection et le pouvoir constituant se confondent.
Traduit par Francisco Padilla
[1] Voir www.gettoattack.net,
www.volkstanz.net,
performing resistance, etc.
[2] Voir http://www.eipcp.net/diskurs/d04/index.html
[3] Voir Gerald Raunig,
Wien Feber Null. Eine Ästhetik des Widerstands,
Vienne 2000
[4] Voir Gerald Raunig,
Charon. Eine Ästhetik der Grenzüberschreitung,
Vienne 1999; Holger Kube Ventura, Politische Kunst Begriffe
in den 1990er Jahren im deutschsprachigen Raum, Vienne
2002
[5] Voir http://www.wwp.at/
[6] Voir http://www.no-racism.net/nobordertour/
[7] Voir Michael
Hardt, Antonio Negri, Empire. Die neue Weltordnung,
Frankfurt/New York 2002, en particulier p. 210-214
[8] Voir Gilles Deleuze
/ Clarie Parnet, Dialoge, Frankfurt/Main 1980, p. 147f.
[9] Voir Gilles Deleuze
/ Félix Guattari, Tausend Plateaus, Berlin 1992,
p. 583; Michael Hardt, Antonio Negri, Empire. Die neue
Weltordnung, Frankfurt/New York 2002, p. 211 : "
s'il n'y a plus de place qui puisse être reconnue
comme étant dehors, nous devons alors être
contre dans chaque place. "
[10] Voir Gilles
Deleuze / Félix Guattari, Tausend Plateaus, Berlin
1992, p. 524
[11] Voir Gilles
Deleuze / Félix Guattari, Tausend Plateaus, Berlin
1992, p. 578; Michael Hardt, Antonio Negri, Empire.
Die neue Weltordnung, Frankfurt/New York 2002, p. 413
[12] Voir l'exemple
du " Rechtswalzer " de Performing Resistance,
dans : Gerald Raunig, Wien Feber Null. Eine Ästhetik
des Widerstands, Vienna 2000, p. 40-45
[13] Cf. mon concept
" Spacing the Line ", voir par ex. : Gerald
Raunig, Spacing the Lines. Konflikt statt Harmonie.
Differenz statt Identität. Struktur statt Hilfe,
in: Eva Sturm/Stella Rollig (Hg.), Dürfen die das?
Kunst als sozialer Raum, Vienna 2002, S.118-127
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