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"La chute du parti communiste
soviétique et la domination sans voiles à l'échelle
planétaire de l'Etat démocratico-capitaliste ont éliminé
les deux obstacles idéologiques majeurs qui s'opposaient
à toute reprise d'une philosophie politique digne de
notre temps: le stalinisme d'une part, le progressisme
et l'Etat de droit de l'autre. La pensée se trouve ainsi,
aujourd'hui, pour la première fois confrontée à sa tâche
sans aucune illusion et sans aucun alibi possible."
(Giorgio Agamben, Notes sur la politique, in: id., Moyens
sans fins, Rivages 1995, p. 121)
Agamben
décrit de la manière la plus claire qui soit la situation
dans laquelle nous travaillons. Nous perdons de plus
en plus nos illusions face à la façon anachronique dont
la société d'aujourd'hui s'est décidée à surmonter ses
oppositions et à trouver suffisamment de consensus pour
continuer dans cette même voie. Nous n'avons pas d'autre
choix que de concevoir le socialisme comme un échec,
nous ne pouvons reconnaître la socio-démocratie que
comme le compromis rompu, qu'elle est de toute manière,
et nous ne nous plions au capitalisme global démocratique
qu'en tant que dernière idée qui nous reste. En contrepartie,
les évangélistes néo-conservateurs font tout pour tirer
profit de ce moment (qui sera bref, espérons-le).
La
question soulevée par la citation d'introduction d'Agamben
est de savoir, où et comment la théorie peut assumer
sa tâche de créer une philosophie politique renouvelée.
Pour ce qui est du champ de l'art moderne, l'ancienne
politique de la gauche pourrait être imaginée comme
une sorte d'univers de l'antimatière - se basant, de
par sa familiarité, sur de nombreuses préoccupations
artistiques mais mettant sans cesse en garde contre
la destruction de sa liberté gardée avec soin. Les changements
dans l'art moderne et même dans l'art très actuel oscillent
entre le désir d'engagement social (et politique) et
la passion de l'autonomie artistique - cependant, il
s'est avéré que ni l'une ni l'autre de ces deux extrêmes
n'existe. Institutions artistiques, musées et galeries
n'étaient normalement rien d'autre que des lieux hébergeant
ces activités. Par moments cependant, ces lieux, où
l'art élit domicile, sont devenus des moteurs créatifs
d'une conception renouvelée des catégories des arts
plastiques et du rôle d'artistes, de la question de
savoir comment la culture visuelle peut modifier la
conscience personnelle, voire même, le monde.
Si
nous commençons à nous imaginer un avenir culturel controversé,
il se pourrait que ce soit cette dernière possibilité,
que nous devrions réanimer, même si nous reconnaissons
qu'elle dépend d'un engagement collaboratif d'artistes
"libres" au sein des institutions. C'est ce
terrain difficile se situant entre intégration et autonomie
ou entre préoccupations sociales et subjectivité, que
nous avons tenté d'étudier au Rooseum durant les trois
dernières années. Avec un succès différent selon les
cas, nous avons tenté de développer des projets comme
"In 2052 Malmö will no longer be Swedish",
"Open Forum" et "the Future Archive",
ainsi que des expositions comme "Intentional Communities",
"Baltic Babel", "Superflex", "Creeping
Revolution" et "Rooseum Universal Studios",
ayant pour objectif fondamental la redéfinition du rôle
de cette Kunsthalle régionale suédoise, et de son public.
Bien entendu, le Rooseum n'est pas un lieu unique dans
le cadre de cet objectif, mais il est tout de même relativement
isolé. Son emplacement dans une petite ville d'un Etat
traditionnellement socio-démocrate met à disposition
un environnement spécifique dans lequel la réalité de
l'engagement social hors du monde artistique peut être
intensément testée.
Je
suis conscient du fait que la revendication de privilèges
au nom d'une institution artistique comporte des dangers;
le danger, par exemple, que la tolérance de la culture
par le capitalisme serve simplement de moyen de détourner
la résistance d'activités plus adéquates. Toutefois,
dans cette situation définie par Agamben comme "l'heure
zéro" politique ou, par le philosophe slovène Slavoj
Zizek comme "interdiction de penser" qui exclue
toute pensée hors du capitalisme démocratique, je suis
tout aussi guère sûr, si quelques-uns des canaux politiques
oppositionnels, formels ou informels, ont un effet quelconque
sur le système.
Finalement
l'art n'est pas la même chose que la politique et ne
peut pas être considéré comme action politique se servant
d'autres moyens. Au contraire, il doit, pour citer Agamben,
"prendre connaissance de sa propre mission sans
aucune illusion". Je suis optimiste, et je pense
qu'une telle mission peut être définie au sein d'institutions
artistiques expérimentales, en faisant en sorte que
le vaste champ de l'art contemporain soit utilisé comme
espace ouvert et imaginatif pour l'expression d'aspirations
individuelles et collectives qui n'ont pas de place
ou qui ne peuvent même pas être réfléchies dans les
discours politiques actuels. Bien sûr, il y a des artistes,
des institutions publiques et des lieux organisés par
des artistes eux-mêmes, tous placés nécessairement sous
l'hégémonie économique du capitalisme, qui produisent
de l'art et le font évoluer. Ils en ont toujours déjà
fait partie, mais vraisemblablement, cette position
inscrite est justement leur avantage. Ils se situent
dans un rapport "intégré-autonome" au capitalisme
tout comme à l'opposition politique ou aux mouvements
sociaux - en qualité de complice, mais séparément, d'une
façon qui définit tant la non-pertinence de l'art que
son potentiel, sa possibilité de devenir, par des mots
de Superflex, des outils de l'activité pensante et associative.
La
notion de possibilité semble une notion essentielle
de ce thème. Ce qui fait avancer nos idées au Rooseum,
c'est le concept (et le défi) de créer cette possibilité
pour des artistes, pour le public et peut-être aussi
pour notre ville et ses habitants. Dans ce contexte,
la notion de possibilité signifie simplement une condition
de penser autrement ou de s'imaginer des choses autrement
qu'elles ne le sont. La possibilité de créer n'est pas
une position fixe, mais une condition incertaine et
variable, constituée d'éléments spatiaux, temporels
et relationnels. En d'autres termes, pour qu'il y ait
possibilité, il faut qu'il y ait un lieu, un moment
et un groupe de personnes - donc du "matériel",
qui, inéluctablement, est entre les mains d'institutions
artistiques publiques et qui dépend de leur potentiel
de s'adresser à un spectre plus étendu de la société.
Dans
le climat actuel, il existe peu de modèles exemplaires
de cette création de possibilité. Il n'y a pas de formules
claires qu'il faudrait suivre, bien que l'usage courant
aujourd'hui, de termes tels que "laboratoires"
et "usines" nous fassent penser à certains
modèles de la science et de l'industrie. Je suis néanmoins
plutôt incertain, quant à ces notions, étant donné qu'elles
semblent exclure la position du public de visiteurs
- car ni les laboratoires ni les usines ne sont, par
définition, des lieux de productions publiques. Afin
d'exploiter au mieux l'institution, nous devons établir
un équilibre entre le besoin d'expérience non-publique
et la discussion publique, surtout étant donné le fait
que le nombre de forums d'intervention générale diminue
en raison de la privatisation de l'espace publique.
L'art et ses institutions doivent se mouvoir dans une
autre direction, s'ils veulent jouer le rôle de forums
d'imagination politique.
Si
aujourd'hui une institution artistique dispose du potentiel
de devenir un tel lieu, elle doit commencer à définir
ses acteurs sociaux constituants de manière plus complexe
qu'en tant qu'artistes, curateurs et spectateurs, et
à développer de nouvelles formes d'échange entre ces
derniers. J'aimerais m'imaginer le Rooseum et autres
établissements similaires comme "lieux de déviation
démocratique" où tous les participants apporteraient
des idées qui se situeraient au-delà de ce que Zizek
a défini comme "interdiction de penser", et
où des thèmes spécifiques sont ouverts à la discussion
sur une durée plus longue que celle d'une seule exposition.
La mission de l'institution serait alors de se transformer
dans une certaine mesure, de devenir un lieu de communication
claire de ses propres préoccupations, afin d'encourager
l'art à "prendre connaissance de sa propre mission"
ou à penser au-delà du capitalisme des marchés libres.
Cela devrait être suivi d'une disponibilité à accepter
des propositions artistiques ainsi que d'invitations
directes et de générosité dans les dialogues qui en
résulteraient. La production d'espace et de temps et
l'acceptation d'approches pouvant engendrer le plus
grand retentissement, ne peuvent être rendues possibles
qu'à travers l'engagement total dans de tels processus.
La
mise en oeuvre pratique d'une telle approche est naturellement
toujours décevante, quelque part. La réalité ne peut
jamais correspondre à la rhétorique, cela ne signifiant
néanmoins pas que la rhétorique même ne soit pas nécessaire
ou qu'elle ne puisse pas inspirer des projets vraiment
plus ambitieux et plus réfléchis dans les conditions
spécifiques d'une Kunsthalle réelle. Je crois qu'au
Rooseum, quelques projets ont frôlé de près des moments
d'une véritable possibilité ou d'une véritable déviation
démocratique. Une description sous forme textuelle est
naturellement inadéquate, mais elle peut donner une
impression de ce à quoi nous sommes parvenus au terme
des dernières années de travail. En 2001, je décrivis
la nouvelle mission du Rooseum comme suit:
"Quel
est le sens d'une institution artistique comme le Rooseum?
On est tenté de dire 'd'offrir espoir, foi et charité
en des temps difficiles', mais cela est trop simple.
Il y a quelque temps, les institutions
artistiques semblaient se sentir confinées au mot déterminant
"art", et à ses significations courantes.
Aujourd'hui
la notion "d'art" pourrait commencer à décrire
l'espace de l'expérimentation, de la remise en question
et de la découverte au sein de la société, jadis parfois
occupé par la religion, la science et la philosophie.
Il est devenu un espace actif au lieu d'un espace de
l'observation passive. C'est pourquoi les institutions
qui soutiennent un tel espace doivent être en partie
un centre communautaire, en partie un laboratoire et
en partie une académie, avec un besoin moins prononcé
de remplir la fonction d'antan qui était celle de l'exposition.
Tenant compte des conséquences de notre politique extrême
de marché libre, elles doivent aussi être directement
politiques. Sont ici secondaires, les questions de savoir
si des institutions auront, chacune de leur côté, le
courage de trouver leur propre équilibre dans ce mélange,
ou si elles suivront les anciens modèles-centre-périphérie,
et si les organismes de financement pourront être convaincus
de se défaire la justification touristique d'institutions
artistiques au profit d'une pensée plus forte, créative
et d'une intelligence sociale. C'est dans ce sens que
nous voulons essayer d'œuvrer durant les prochaines
années. Le premier pas consiste en une nouvelle orientation
de l'organisation à travers un déplacement de l'identité
de l'architecture des anciennes centrales électriques.
Les trois niveaux vont être séparés selon des fonctions
avec des studios et un espace de projet au niveau supérieur,
un hall principal pour de grandes expositions et productions
au rez-de-chaussée et une salle d'archives et un microcinéma
au sous-sol."
Trois
ans plus tard, le Rooseum a développé ses différents
domaines d'activités et a atteint quelque chose de proche
de ce mélange entre centre communautaire, club, académie
et espace d'exposition, que nous avions initialement
proposé. Tandis que nous conservâmes le nombre de collaborateurs,
nos visiteurs changèrent radicalement. On compte aujourd'hui
moins de public général que de groupes ou d'individus
spécifiquement engagés, qui travaillent avec nous sur
des projets ou qui reviennent afin de suivre l'évolution
de programmes à long terme. Je suis convaincu que c'est
là, pour l'avenir aussi, la bonne direction pour le
Rooseum. Avec notre cite de Malmö, nous devrions tenir
compte de l'environnement d'expositions et d'espaces
artistiques autour de nous, tout comme du caractère
unique de la ville elle-même. Avec une Kunsthalle et
un musée d'art outre une série d'espaces d'expositions
et de cinémas plus petits, la ville est riche "d'expositions
artistiques" par rapport à sa taille. De par l'université
et l'académie de beaux-arts, elle présente un public
jeune croissant, disposant d'assez de temps et de curiosité
pour s'engager dans des programmes ou des activités
plus complexes. Avec une communauté importante de citoyens
ayant des liens étroits avec des cultures extérieures
à la Suède, la valeur de l'échange culturel international
au niveau microstructurel ne doit guère être expliqué.
En tant que lieu de naissance de la socio-démocratie
suédoise, la ville peut jouer, avec souveraineté, un
rôle progressif dans la reconception de la politique
culturelle du pays.
Des
projets et des expositions tels que "Superflex
- Supertools" et "Baltic Babel - cities on
a nervous coast" tout comme le programme de séjour
et de mission à long terme "In 2052 Malmö will
no longer be Swedish" ont proposé de poser un regard
critique sur l'engagement public, le régionalisme et
l'identité culturelle. Face à la ville de Malmö "existant
réellement", d'autres initiatives ont été développées
et se sont concentrées sur les différents éléments que
nous avons observés dans la ville et son histoire. Le
programme "Öppet Forum" de groupes locaux,
qui poursuivent leurs propres activités dans une salle
au Rooseum, comprenait des activités allant de créations
de meubles à une initiative très importante portant
le titre "Curiocity", organisée par le groupe
Aeswald, qui a vraiment fait accéder beaucoup de groupes
marginalisés au musée, ainsi qu'aux possibilités d'activité
culturelle servant à leur articulation. Dans un autre
sens, notre programme de Critical Studies construit
un contexte international et permet au Rooseum de collaborer
avec 8-12 jeunes artistes, curateurs et critiques qui
contribuent au rassemblement d'idées et de projets tout
autour de l'organisation. Beaucoup de nos approches
préfèrent la persévérance silencieuse et à long terme
d'un travail artistique au spectacle de l'exposition.
L'intention est de faire des séjours, des initiatives
d'études, des projets de forums ouverts et des petites
représentations d'oeuvres ou des projections, le nerf
vital d'un Rooseum actif et pensant, qui est lié à la
ville par des myriades de petites liaisons familières.
La
question qui en résulte est celle concernant la fonction
d'une institution artistique située à un endroit bien
précis, sinon la fonction de l'art même. Je prétendrais
que des espaces artistiques ont le devoir de se distinguer
nettement d'autres espaces publics, consacrés à la consommation,
qui ont occupé nos villes. Les displays ont repris ici
certains aspects des arts plastiques dans leur attraction
tentatrice, séduisante et fantastique. Cependant, étant
donné que ces présentations sont orientées vers un seul
objectif - celui de la consommation individuelle - leur
effet possible sur notre imagination et sur notre pensée
est limité. Il s'agit de moyens esthétiques ayant pour
but une motivation prédéterminée, qui sont en contradiction
avec toute idée de liberté artistique, aussi discréditée
celle-ci puisse-t-elle en être venue à paraître aujourd'hui.
Des
espaces publiques comme le Rooseum entendent essayer
de réfléchir sur cette idée de la liberté - certainement,
de la remettre en question et de la critiquer, mais
de, tout de même, esquisser comme réalité possible l'idée
d'une société de citoyens pensant librement, ne serait-ce
que pendant un certain moment et à un certain endroit.
La liberté que nous proposons est une liberté qui encourage
la diversité d'opinions, l'incohérence, l'incertitude
et des résultats imprévisibles. Elle prend aussi sa
source dans le caractère local de sa production et constitue
une proposition quant à ce qui pourrait être nécessaire
justement ici. Rendre cela compréhensible au visiteur
nécessite surtout de l'hospitalité mais aussi une reconnaissance
de la difficulté de demander aux gens, dans cette société
hyperactive qui est la nôtre, d'investir du temps et
de l'énergie dans de telles activités. C'est pourquoi
cela doit être fait d'une manière modeste, au fil du
temps et dans le cadre d'un rapport à la ville. Il ne
suffit pas de s'imaginer, isolément, un bon programme
international; au contraire, il faut bien plus que ce
que nous faisons s'adresse à chacune des micro-communautés
qui constituent la ville.
C'est
là certainement un programme exigeant pour un cadre
institutionnel petit et relativement faible. Mais il
semble que ce n'est qu'en étant un tel lieu qu'une institution
pourrait, ne serait-ce que commencer à justifier l'exigence
de subventions publiques nouvelles ou plus importantes.
Dans les différentes formes du socialisme européen et
de la socio-démocratie, épuisées par des années d'attaques
féroces à travers les fondamentalistes du marché libre,
le besoin de continuer à défendre les bastions des institutions
artistiques dites "élitistes" est moindre.
Que la baisse du soutien financier se fasse soudainement
ou graduellement, elle est, dans les deux cas, plus
que probable. En conséquence, nous qui sommes engagés
pour la cause culturelle en tant que champ d'expérimentation
pour l'avenir, devons repenser et recréer nos outils.
A long terme, l'argument de la contribution économique
ne tiendra pas la route, car l'Etat socio-démocrate
va simplement privatiser la culture et l'abandonner
dans le lutte contre d'autres formes de divertissement
de consommateurs. Peut-être des palais culturels ne
pourront-ils, de toute façon, être justifiés au 21ème
siècle que s'ils sont reconnus et confirmés comme lieux
de "déviation démocratique" - finalement aussi
face aux acteurs culturels mêmes.
Traduit par Yasemin
Vaudable
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