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Je
commencerai mon propos par quelque chose d'évident et même
de banal: comme tous les musées ou toutes les
institutions culturelles, le MACBA se trouve au
carrefour d'intérêts économiques et politiques, marqué
par la transformation actuelle des villes occidentales
liée à l'orientation vers le secteur tertiaire (au
sein duquel le tourisme constitue un objectif économique
majeur). Les nouvelles économies urbaines du
capitalisme post-fordiste accordent à la culture une
importance centrale. De nombreux théoriciens, de
Frederic Jameson, au début des années quatre-vingts,
à David Harvey ou, plus récemment, Negri et Hardt,
pour n'en citer que quelques-uns, ont décrit ce
processus. Par "capitalisme cognitif", nous désignons
le fait que le post-fordisme (sur la base de formes
immatérielles, communicatives et affectives de travail)
rend la subjectivité utilisable, comme l'a analysé
Paolo Virno de manière exemplaire. Dans ce contexte, le
champ culturel n'est plus défendable comme espace
autonome pour la résistance ou la critique (c'est-à-dire
la sauvegarde d'une relative autonomie par rapport à la
politique et à l'économie). Nous ne pouvons pas défendre
le domaine culturel sur la base d'une critique de la
raison instrumentale, puisque aujourd'hui la subjectivité
elle-même est ancrée dans les processus du capitalisme.
Nous avons besoin d'autres discours pour défendre
l'importance spécifique de l'art et de la culture
au-delà du paradigme moderniste classique contre la
raison instrumentale. Mais quels discours? Les Cultural
Studies postmodernes offrent certes une alternative.
Mais celle-ci peut aussi être insuffisante ou même
fortement problématique, comme nous le voyons avec les
effets pervers des nouveaux musées, tels que le
Guggenheim à Bilbao ou le Palais de Tokyo à Paris.
Dans ces musées, le paradigme multiculturel produit
quelque chose de semblable à un choc en retour réactionnaire:
une fausse tolérance sans discernement et une fausse
participation laissant chacun à sa place. Un tel
paradigme reste sans effet politique, parce que le
respect romantisant de la ou des différence(s) ne fait
qu'empêcher tout véritable changement social. C'est là
précisément que réside le problème, à savoir
trouver des méthodes et des discours alternatifs et émancipateurs
pertinents, et je ne propose pas ici de solution ou de
modèle. Je ne parlerai que de nos expériences à
Barcelone. Il semble évident que la situation actuelle
nous oblige à repenser et à reformuler les modèles
historiques de l'art politique ou d'un art produit
politiquement, qui sont le plus souvent ancrés dans un
idéal républicain qui ne suffit pas, aujourd'hui, au développement
d'une pensée et d'une action transformatrices dans
l'espace public. Nous devons travailler au niveau local
pour trouver des méthodes satisfaisantes et pertinentes
permettant de redéfinir l'autonomie artistique. Nous
pensons qu'il est nécessaire de maintenir une tension
entre la spécificité de l'artistique et les conditions
et limites de chaque situation. L'autonomie n'est donc
pas quelque chose de donné constituant l'essence de
l'artistique, mais une construction, un lieu de négociation.
Cette négociation a bien entendu lieu entre l'autonomie
elle-même et son contraire, l'instrumentalisation, et
les deux extrêmes, l'autonomie et l'instrumentalisation,
sont constamment présentes et relatives en elles-mêmes.
A nouveau, il apparaît que l'affirmation moderniste
d'une autonomie artistique dans un contexte où cette
autonomie n'existe pas (mais est en réalité un
discours dissimulé de fausse dépolitisation, et donc
une instrumentalisation) est totalement insuffisante
(pour ne pas dire régressive). Il est nécessaire de
rechercher d'autres approches.
Le
MACBA se trouve à Raval, une zone complexe du centre
historique de Barcelone, actuellement le cadre d'un
affrontement entre deux forces différentes. D'une part,
la force de la gentrification; depuis le milieu des
années 1980, la municipalité réalise la transformation
sociale de ce quartier historiquement marqué par la
classe ouvrière et une population sous-prolétaire. Dans
le contexte de cette transformation sociale, les institutions
artistiques et culturelles (telles que les universités,
le théâtre, les centres artistiques, le MACBA lui-même...)
jouent un rôle déterminant. Ces dernières années, certaines
zones de la vieille ville de Raval ont été conquises
par les nouvelles classes moyennes urbaines (ce qui
s'illustre aussi par un nombre croissant de nouvelles
boutiques de mode, restaurants, bars et boîtes de nuit).
L'augmentation du prix des logements dans le quartier
(jusqu'il y a peu le moins cher de la ville) favorise
également l'apparition d'une nouvelle prospérité. Mais
le combat se poursuit, car ce quartier est également
le plus complexe de Barcelone du point de vue culturel
et l'arrivée de nouveaux migrants a explosé ces dernières
années. C'est la deuxième force présente dans ce combat.
A côté d'une importante communauté nord-africaine (principalement
marocaine), Raval compte une grande communauté pakistanaise
ainsi que d'autres communautés non occidentales (philippine,
est-européenne, latino-américaine, etc.). Ces communautés,
généralement composées de personnes pauvres en situation
illégale, montre une forte capacité à reconquérir certaines
zones du quartier. Les stratégies urbaines encouragées
par la municipalité poursuivent clairement un objectif
de sécurité et de propreté pour les nouvelles classes
moyennes et le tourisme. On ne peut pas encore dire
laquelle des deux forces en présence remportera la lutte
et déterminera l'évolution future, mais il est plus
que prévisible que le capital et le génie urbain auront
le dessus. A moins que le modèle économique de Barcelone
- orienté vers le tourisme - ne paie pas.
Quel
est le rôle du MACBA dans ce contexte? La complexité
de Raval fait qu'il n'existe pas de formes d’approche
évidentes ou simples de ce quartier. Mais ce que peut
faire le musée, c'est examiner de manière critique les
conditions de l'art et de la culture aujourd'hui et
offrir un espace de discussion. C'est ce que nous faisons.
Certains de nos programmes et discussions publics se
fondent précisément sur la critique du recoupement actuel
du capital financier, du marché de l'immobilier et de
la culture. Nous menons également des projets avec certains
groupes des environs, p.ex. les prostituées, afin d'obtenir
leur reconnaissance juridique (il importe ici d'avoir
à l'esprit la longue histoire de Raval comme quartier
chaud de Barcelone, le "Barrio chino"), ou
avec des ONG qui organisent des activités pour les enfants
et adolescents sans-abri. Dans chacun de ces exemples,
il est question du développement de projets spécifiques
avec des groupes spécifiques, dans un but spécifique
également. Tous ces projets ne sont pas visibles ou
faciles à communiquer. Cela ne se limite bien sûr pas
à l'environnement immédiat, mais fait partie d'un contexte
plus large d'approches réflexives et pratiques sur la
façon dont le musée pourrait contribuer au rétablissement
d'un espace radicalement public et jouer ainsi un rôle
central dans la vie de la ville. Il importe de comprendre
que nous travaillons localement pour traiter des problèmes
et conditions globaux.
Nous
pensons que notre contribution à un espace public radicalement
démocratique consiste tout simplement à faire preuve
d'autocritique et à être ouvert à la discussion. Les
activités discursives occupent une place centrale au
MACBA et nous tentons de compenser l'hégémonie du média
"exposition" en tant que méthode ou lieu principal
du musée. Nous pensons que les publics sont différents,
avec des intérêts différents, et que nous devons permettre
différentes formes d'utilisation non hiérarchisées du
musée. Celles-ci ne se limitent pas à l'espace d'exposition;
nous essayons également d'explorer des méthodes de diffusion
des discours au moyen du site web et d'autres formes
de publications et de publicité. Il s'agit ici d'une
compréhension des processus de construction de publics
et des processus de diffusion de discours dans l'espace
public.
Le
public et l'espace public sont des concepts modernes
qui englobent simultanément une série de significations
et sont définis de manière réflexive. Le public est
en rapport avec le commun, l'Etat, les intérêts divergents
ou communs, l'accessible à tous. Il possède une dimension
cognitive, mais aussi une dimension politique et une
dimension poétique. Le public signifie à la fois "totalité
sociale" et "public spécifique". Dans
l'opposition entre public et privé, il y a un mouvement
historique, qui provient précisément de ces publics
et de leurs formes d'auto-organisation. Cette opposition
du public et du privé est un lieu de conflit, dans la
mesure où elle peut entraîner des moments d'inégalité;
c'est une des leçons que nous avons tirées du féminisme.
Michael
Warner a décrit très précisément cette contradiction
et cette pluralité de significations du concept de public
dans son article "Publics and Counterpublics".
L'idée centrale consiste à dire que les publics sont
des formes difficilement compréhensibles de groupement
social qui s'articulent de manière réflexive autour
de discours spécifiques. Le "public" est un
des concepts qui reviennent le plus souvent dans la
discussion culturelle et il est également doté de la
plus grande légitimité, mais cela ne signifie pas qu'il
s'agit d'un concept simple assorti d'une signification
évidente. L'art semble clairement être une activité
publique, tournée vers la discussion et la confrontation
avec les autres. Mais nous avons éventuellement besoin
d'une nouvelle définition de ce que nous entendons par
"public".
Nous
voyons aujourd'hui, par exemple, que de nombreuses institutions
et politiques culturelles remplacent petit à petit les
discours modernes traditionnels sur l'accès universel
à l'art et à la culture comme bien commun (et, dans
ce sens, comme accessible en soi et ayant des effets
positifs du fait de sa simple exposition) par un nouveau
discours, qui se fonde sur une acquisition de l'expérience
culturelle par des processus de consommation. Nous observons
ici une identification du public avec la consommation,
c'est-à-dire l'accès à des marchandises. Contrairement
à une conception homogénéisante et abstraite de l'observateur,
qui est typique de l'art moderne et de ses institutions,
ce nouveau discours des industries culturelles, qui
met le public sur le même pied que la consommation,
tend à reconnaître les différences, mais non pas au
sens d'une reconnaissance de minorités politiques, mais
en fonction de critères de marché. Cela mène à des politiques
culturelles populistes qui suivent le modèle de la consommation
télévisée, avec pour cette raison les mêmes conséquences
qu'elle, une banalité et un appauvrissement croissants,
et qui détruisent le potentiel critique et la dimension
émancipatrice de l'expérience culturelle (basée sur
l'articulation d'expériences et de problèmes réels)
au profit d'une fausse participation. Travailler pour
le public signifie ici lui donner ce qu'il attend. Cela
suppose la préexistence de publics compréhensibles,
mesurables et contrôlables par des processus statistiques,
assurant ainsi la reproduction de l'ordre social existant.
En mai 2004 aura lieu à Barcelone l'ouverture d'une
manifestation portant le titre Forum
Universal de les Cultures, un événement populiste
utilisant la culture comme justification pour des interventions
urbaines de grande envergure. Nous avions déjà à Barcelone
une quantité d'exemples d'une telle fabrication de consensus
culturellement définie, et l'on pourrait parler à ce
sujet d'expertise locale. Le célèbre modèle de Barcelone
en est dans une large mesure le résultat. Il est à peine
nécessaire de signaler que tous les mouvements sociaux
de la ville sont opposés à cet événement de grande ampleur,
et nous assisterons durant les prochains mois à une
série de contestations.
Ce
discours consensuel a pour conséquence de freiner la
société civile, raison pour laquelle nous proposons
un discours alternatif: le public ne préexiste pas comme
unité prédéfinie à laquelle il s'agit simplement de
s'adresser pour la manipuler. Il se forme d'une manière
ouverte et imprévisible dans le processus des discours
lui-même et par les divers moyens et formes de circulation
de ceux-ci. Le public n'existe pas simplement de manière
passive, attendant l'arrivée de biens culturels; il
se forme dans le processus de son évocation. Le public
est une construction provisoire toujours mouvante. La
conséquence qu'il faut tirer de cette perspective à
l'égard de politiques et pratiques culturelles est une
remise en question radicale des concepts prédominants
de la production et de la consommation culturelle, suivant
lesquels les rôles sont figés et définis une fois pour
toutes, et qui pour cette raison ne font que reproduire
ce qui existe déjà. Le refus de ce discours consensuel
ouvre la voie à une série de possibilités pour de nouvelles
actions, dans lesquelles le public joue un rôle actif
de producteur et qui permettent ainsi la production
de nouvelles structures sociales. En ce sens, le public
apparaît comme un projet doté du potentiel de former
quelque chose qui n'existe pas encore et pouvant mener
à d'autres formes sociales. C'est précisément cette
inexistence de la préexistence du public (nous pouvons
la qualifier de dimension fantasmatique) par laquelle
nous pouvons penser la possibilité de recréation d'un
espace public culturel critique. Et c'est justement
cette ouverture qui garantit l'existence d'un espace
public démocratique, d'un espace qui – comme l'a formulé
Chantal Mouffe – ne doit pas être homogène (c'est-à-dire
consensuel) pour être démocratique.
Il
faut préférer une pluralité de publics à un public unique.
Nancy Fraser parle de la nécessité d'explorer des formes
hybrides de publics et la structuration de publics faibles
et forts au sein desquels des opinions et des décisions
sont négociées et qui peuvent trouver une reformulation
de leurs rapports. Finalement, une telle recherche mène
à un public post-bourgeois, qui ne doit pas nécessairement
être identifié à l'Etat. Aujourd'hui, nous pouvons distinguer
des symptômes de l'apparition de publics non étatiques,
apparus à l'occasion d'initiatives émanant de la société
civile et que le groupe Situaciones de Buenos Aires a défini, en se référant aux événements
des 19 et 20 décembre 2001 en Argentine, comme un "nouveau
protagonisme social".
Avec
ce rejet d'une politique consensuelle, on observe un
début de formation, en rapport avec la culture, qui
soutient l'autonomie des publics et l'expérimentation
de formes d'auto-organisation et d'auto-formation. L'objectif
de cette ébauche méthodique est de créer des structures
nouvelles, interconnectées, horizontales, décentralisées
et délocalisées sur le plan des processus tant artistiques
que sociaux. Il s'agit de mettre à la disposition des
différents publics une capacité d'action ainsi que les
conditions pour celle-ci, afin que les limitations provenant
de la subdivision traditionnelle en acteurs et spectateurs,
producteurs et consommateurs soient surmontées.
Au
MACBA, nous essayons de repenser les concepts dominants
du public et, à partir de ces autres formes de médiation,
nous expérimentons des approches alternatives dans le
travail culturel. Il s'agit d'une redéfinition du public
sur la base de ce qu'ont apporté le féminisme et la
théorie "queer", ainsi que sur la base des
expériences des nouveaux mouvements sociaux. Il s'agit
finalement d'une conception du public en tant que transformation,
et non en tant que reproduction; de surmonter les insuffisances
actuelles de la représentation politique traditionnelle,
qui repose sur un concept bourgeois du public. Dans
ce processus, nous attachons une importance particulière
aux activités des nouveaux mouvements sociaux.
Les
expériences du MACBA que j'ai décrites datent des trois
ou quatre dernières années. La question centrale consiste
à savoir comment de nouvelles formes de médiation peuvent
être développées.
L'atelier
"L'action directe comme un des Beaux-arts",
à l'automne 2000, constituait notre première tentative
de rapprocher collectifs d'artistes et mouvements sociaux.
Il importe de saisir le poids des mouvements sociaux
à Barcelone. Cette ville a une tradition locale et la
particularité d'une société civile très active, ce qui
est probablement lié au fait qu'elle est une capitale
sans Etat. Dans ce contexte, l'influence politique de
la Fédération des associations de voisins
(FAVB) est d'une grande importance depuis le changement
politique de la fin des années soixante-dix et le rétablissement
des institutions démocratiques. La FAVB est une véritable
force politique à Barcelone et influence les décisions
au niveau de la ville. Ce qui ne signifie cependant
pas que Barcelone soit un paradis social-démocrate.
Je ne fais qu'essayer de décrire la spécificité de la
réalité locale.
L'atelier
était organisé autour de cinq domaines thématiques:
Sous-emploi
et nouvelles formes de travail précaire.
Y participèrent des groupes tels que "Ne pas plier",
de Paris, qui travaillèrent avec les groupes locaux
Renta Básica (rente universelle) à un nouveau périodique.
Frontières
et migrations.
A cet effet, nous avons invité le réseau de campagne
"Kein Mensch ist illegal" (Personne n'est
illégal) qui fut présenté par Florian Schneider et travailla
activement, avec des ONG locales, pour les droits des
migrants en situation illégale. Cette discussion fut
le point de départ de plusieurs border-camps
organisés l'année suivante dans le Sud de l'Espagne.
Spéculation
urbaine et gentrification,
avec le groupe Fiambrera Obrera de Madrid et Séville, qui fut aussi le principal
organisateur de l'atelier. Il travailla avec Reclaim
the Streets, connu pour ses stratégies de contestation
et d'intervention créatives dans des espaces publics.
Les
médias constituaient
un thème transversal de l'atelier. L'idée centrale résidait
dans la création de nouveaux réseaux alternatifs. La
discussion qui eu lieu dans le cadre de l'atelier fut
le point de départ du réseau Indymedia à Barcelone.
Le groupe RTMark apporta ses expériences en matière
d'appropriation tactique de stratégies corporatives,
qui eurent une grande influence sur les stratégies locales,
comme nous le verrons plus loin.
Enfin,
bien évidemment, se posa de manière tout aussi transversale
la question de l'action
politique directe. La discussion autour de l'action
directe et de la relation avec certaines traditions
artistiques ancrées dans des pratiques politisées occupait
bien sûr une place centrale au sein de l'ensemble du
projet. Comme l'a montré Ernesto Laclau, l'action directe
et les formes directes d'auto-organisation politique
sont une réaction postmoderne aux limitations dans les
formes bourgeoises traditionnelles de la représentation
politique ainsi qu'un symptôme de la dislocation structurelle
du capitalisme. Laclau parle d'une spatialisation d'événements
comme alternative à la temporalité. La dislocation est
un potentiel de démocratie radicale.
L'objectif
de l'atelier était de lancer, avec des moyens artistiques,
certains processus ou une articulation de luttes politiques
locales et de viser de cette façon la continuité. L'atelier
donna par exemple le coup d'envoi d'Indymedia Barcelone,
le premier projet Indymedia en Espagne. L'atelier eu
du succès puisqu'il permit l'articulation d'un large
spectre de nouveaux mouvements sociaux à Barcelone à
un moment très spécifique, lors de l'apparition de nouvelles
formations politiques telles que le MRG (Movimiento
de Resistencia Global/Mouvement de Résistance Globale,
très actif entre 2001 et 2002 mais aujourd'hui dissous).
L'atelier
sur l'action directe fut le début d'un projet ambitieux
qui se développa immédiatement après et comme conséquence
logique de celui-ci: "Las Agencias" eu lieu
au printemps et au début de l'été 2001.
Au
musée, nous avions déjà longtemps examiné le concept
de capacité d'action (agency).
Il revêt pour nous deux significations. L'une est celle
d'empowerment,
c'est-à-dire donner aux différents publics la capacité
d'action correspondant à l'idée de pluralité des formes
productives d'appropriation du musée, que j'ai décrites
plus haut. L'autre signification est celle de micro-institution,
une sorte d'organisme de médiation ("agence")
entre le musée et les publics.
Pour
comprendre l'effet de Las Agencias, il importe d'avoir
à l'esprit le contexte de Barcelone dans les mois qui
précédèrent la réunion de la Banque mondiale initialement
prévue pour juin 2001, mais qui fut finalement annulée
par crainte d'éventuels actes de violence dans la ville.
C'était la période après Prague et Stockholm, lorsque
les contestations antiglobalisation gagnaient sans cesse
en importance, et juste avant Gênes en juillet 2001,
qui fut probablement un tournant dans la série de contestations
qui avaient commencé en 1999 à Seattle, et aussi, en
quelque sorte, le début de leur fin. Mais cela, nous
ne le savions pas à l'époque. Le 11 septembre 2001,
entre autres, devait avoir des répercussions sur le
mouvement en raison de la pression criminalisante croissante,
ce qui produisit sur lui des effets à long terme. A
Barcelone, 2001 fut le moment le plus fort de ce que
l'on appelle le mouvement antiglobalisation. Las Agencias
joua un rôle de premier plan dans la contre-campagne
en développant des stratégies de visibilité allant plus
loin que les méthodes traditionnelles des mouvements
anticapitalistes. La situation actuelle, en 2004, est
sur bien des plans totalement différente, mais c'est
une autre histoire.
Las
Agencias était pour ainsi dire un atelier permanent,
une expérience d'auto-formation et également une proposition
d'approche pédagogique partant de l'hypothèse que l'apprentissage
se fait à partir de besoins immédiats et dans le contexte
d'une confrontation directe avec des problèmes et des
luttes réels. L'apprentissage est le résultat d'un besoin
de solutions empiriques, discursives et efficaces aux
problèmes auxquels nous sommes confrontés.
Il
y avait cinq "agences":
Une
"agence" graphique, qui produisait des affiches
et des imprimés pour le contre-sommet, comme Dinero
Gratis (argent gratuit) et toutes les affiches contre
la Banque mondiale, en parodiant les campagnes officielles
de la ville.
Une
"agence" photographique produisait des images
et des archives pour les différentes campagnes, et une
"agence des médias" joua un rôle déterminant
pour le développement de la station Indymedia de Barcelone
ainsi que la revue Esta
tot fatal, qui servait d'instrument de communication
et de formation de l'opinion du contre-sommet.
Une
autre "agence" concevait et produisait des
instruments pour l'intervention dans l'espace public
dans des situations de contestation. Ils élaborèrent
des projets tels que "Prêt a revolter", des
créations de mode pour la sécurité et la visibilité
pendant les manifestations, ou Art Mani, une sorte de
panneau photo pour se protéger de la police. Il y avait
également le showbus,
un bus aménagé équipé d'une sono et d'écrans de projection
vidéo pouvant être utilisés comme salle d'exposition
mobile, et qui offrait diverses possibilités d'utilisation
dans les manifestations ou actions publiques. Tous ces
projets étaient visibles dans les rues de Barcelone
pendant les événements de juin 2001.
Enfin,
une "agence" exploitait le bar du musée, qui
devint un lieu de création de relations, pour manger
et boire, mais aussi un lieu social pour des événements
avec des groupes, des programmes vidéo et un accès libre
à Internet.
A
côté de ces projets, nous organisâmes également en collaboration
avec Las Agencias nos propres ateliers, auxquels furent
invités des artistes tels que Marc Pataut de "Ne
pas plier", Krzysztof Wodiczko et Allan Sekula.
Les ateliers étaient également liés aux besoins des
groupes impliqués concernant la production d'images
et d'instruments.
Las
Agencias fut organisé dans le musée en même temps que
deux grandes expositions, Antagonisms.
Case Studies et Documentary
Processes. Testimonial Image, Subalternity and the Public
Sphere. Antagonisms
était une grande exposition qui présentait une série
d'études de cas sur des moments ou des situations de
recoupement entre pratiques artistiques et activité
politique dans la seconde moitié du 20e siècle.
Ainsi, certaines parties de l'exposition proposaient
une reconstruction d'une interprétation politique du
minimalisme selon l'approche matérialiste radicale de
Carl Andre; une sélection parmi les nombreux travaux
graphiques produits dans les années quatre-vingts dans
le contexte des manifestations contre le SIDA; ou le
projet Services
d'Andrea Fraser, qui traite de la transformation du
statut productif de l'artiste dans le contexte d'une
"biennalisation" du monde artistique, pour
ne citer que quelques exemples.
Le
troisième élément de cette constellation était la petite
exposition de groupe Documentary
Processes. Elle constituait la tentative d'organiser
une exposition comme une forme d'action directe, c'est-à-dire
comme un instrument pour le contre-sommet et le besoin
des groupes anticapitalistes visant à fournir des images
pour la critique du néolibéralisme. L'exposition se
penchait sur le film documentaire en tant que genre
politico-historique autour de la représentation des
subalternes et avait pour objectif d'initier une discussion
sur l'importance de l'image documentaire à l'ère du
numérique. L'hypothèse était que la documentation cinématographique
doit différencier et développer les méthodes de la médiation
pour avoir un réel effet politique. Dans ce contexte,
la discussion sur le témoignage occupait une place centrale.
L'exposition montrait des images représentant les conséquences
de la politique de privatisation et la diminution des
services publics dans le capitalisme corporatif et elle
comprenait des travaux d'Allan Sekula, Ursula Biemann,
Harun Farocki, Marcelo Exposito, Patrick Faigenbaum,
Marc Pataut, Frederick Wiseman, etc.
Quels
furent les effets de ces projets?
Il
générèrent bien sûr une certaine perception du musée
comme lieu de discussion et de critique. Le musée fut
perçu comme un lieu de débat pour les groupes anticapitalistes
et il est révélateur que l'année suivante, pendant les
campagnes contre le sommet européen de mars 2002, un
cirque anticapitaliste fut organisé sur la place située
en face du musée sans que celui-ci ne soit impliqué
d'aucune manière dans cette campagne.
Mais
il y eut aussi des effets à d'autres niveaux: Indymedia
Barcelone devint une institution permanente qui contribua
à la transformation du discours communicatif des mouvements.
De même, il y a un avant et un après pour les campagnes
graphiques de 2001. A partir de là, de nouvelles formes
et des graphiques de communication apparurent qui continuent
encore d'être développés.
D'autre
projets significatifs ont contribué à une utilisation
transformative de l'espace d'exposition. En 2001, nous
avons montré une exposition sur le réalisateur Pere
Portabella qui consistait en une conjonction de divers
éléments en un espace "hybride". L'exposition
combinait différents espaces discursifs: une salle de
projection de films, des archives, un salon et une salle
pour les débats publics. Elle proposait plusieurs programmes
et un cycle de conférences auquel étaient invités différents
experts pour concevoir des contre-récits à l'exposition,
pour rendre plus transparente la structure épistémologique
de l'exposition et des méthodes des curateurs. Ce projet
tenta, suivant la pratique de la critique des institutions,
une réinscription des concepts de création de relations
et de valeur d'usage dans l'espace du musée, non pas
au sens d'une muséalisation de ces méthodes mais comme
la continuation critique de celles-ci.
Cette
expérience nous a amenés à concevoir un programme que
nous appelons relational spaces. Nous avons créé plusieurs projets avec des programmes
cinématographiques et vidéo que nous avons présentés
aussi bien lors d'une série de projections que dans
une salle de bibliothèque et de matériel librement accessible
pour le divertissement, la formation et la rencontre.
Le premier de ces programmes, Buen
rollo. Políticas de resistencia y culturas musicales
(Good Vibes. Politiques de résistance et cultures musicales),
analysait les publics alternatifs comme subcultures
musicales. Celles-ci étaient conçues comme des exemples
du potentiel (mais aussi des ambiguïtés et des contradictions)
des industries culturelles, tant du point de vue de
la résistance que des intérêts commerciaux. Le concept
de réseaux musicaux comme modèles de publics alternatifs
(ou plébéiens) ainsi que de réseaux sous la forme d'organisation
et de circulation de discours et de produits culturels
constitua également le point de départ du programme
Tan diferentes,
tan atractivos. Vida urbana y cultura popular en el
capitalismo de la abundancia (Si différents, si
attrayants. Vie urbaine et culture populaire dans le
capitalisme d'abondance). Il existait également un lien
avec une rétrospective sur Richard Hamilton. Ces projets
sont une réponse à la nécessité de sauver la création
de relations du monopole rhétorique de simulacre d'un
Palais de Tokyo ou de l'Utopia Station, de la fausse
politisation et banalisation d'une véritable articulation
de processus artistiques et sociaux. Nous partons du
principe que les expériences liées à une telle articulation
sont historiquement issues de tentatives de formes alternatives
de rencontre sociale et dus à des expériences et objectifs
politiques de transformation radicale. C'est pourquoi
nos modèles remontent à la révolution russe ou aux années
soixante. La relationnalité nécessite un nouvel examen
des rapports hiérarchiques de la haute culture et de
la culture populaire, non pas au prix d'une muséalisation
de la culture populaire et du kitsch, mais au sens d'une
recomposition des inégalités dans l'antagonisme des
deux.
Nous
poursuivons en ce moment notre activité de recherche
avec différents projets.
Nous
travaillons par exemple sur un projet baptisé Desacuerdos.
Sobre arte, políticas y esfera pública en el Estado
español (Désaccords. De l'art, de la politique et
de la sphère publique en Espagne), un projet en réseau
qui vise la création de contre-récits et de contre-structures
de l'art contemporain en Espagne, qui est en grande
partie déterminé par l'hégémonie du marché espagnol
depuis les années quatre-vingts, dont le paradigme est
ARCO. Nous essayons de montrer que, dans l'Espagne de
l'après-Franco, un faux changement culturel servit de
substitut à une réelle transformation politique de l'Etat.
Le projet englobe un travail de recherche, une série
de manifestations publiques et une exposition qui se
tiendra en février 2005.
Nous
travaillons également avec des groupes locaux de la
ville dans un processus qui a commencé au début de 2003
dans le cadre d'une série de discussions sous le titre
de From Glories
to Besos. Cambio urbano y espacio público en la metrópolis
de Barcelona (Changement urbain et espace public
dans la métropole de Barcelone) ainsi que d'une rétrospective
sur Muntadas. Les discussions et ateliers publics constituaient
une tentative de rapport et de discussion publique sur
la situation à Barcelone juste avant le Forum 2004.
Cette manifestation de grande envergure représentera
un changement dans l'ordre de grandeur de la ville et
la transformation urbaine la plus importante depuis
les Jeux olympiques de 1992.
C'était
là le commencement formel d'un processus de coopération
avec les environs et des groupes locaux de Poblenou-Besòs,
en particulier le forum Ribera del Besòs. Notre approche
consiste à être intégrés localement pour travailler
dans toute la ville et dans le monde entier. Ce projet
est actuellement développé sous le titre provisoire
How do we want
to be governed? avec la participation du curateur
Roger Buergel. Le projet consiste en l'inauguration
d'une exposition en septembre 2004, à Poblenou–Besòs,
conçue comme un contre-musée et un contre-modèle historique
et pour laquelle nous travaillons avec des groupes locaux
selon une sorte de "comité directeur par la base".
Pour la production de l'exposition, nous organisons
des rencontres et des discussions avec le curateur et
les groupes locaux. Certains des projets composant l'exposition
seront ancrés dans des luttes locales auxquelles ils
confèreront une certaine visibilité. Dans ces luttes,
il est question de travail précaire, de mémoire industrielle,
de logements sociaux et de services publics ainsi que
d'une reconstruction de l'histoire subalterne, qui semblent
disparaître avec les nouveaux développements entourant
le Forum 2004. Une partie du processus lié au projet
a été montré en novembre 2003 lors de la conférence
La Construction du public et du séminaire avec Paolo Virno.
Dans
les domaines discursifs les plus importants du musée,
nous continuons également d'étudier le concept de capacité
d'action, d'"agence", que j'ai décrit précédemment
dans toute sa complexité. Ces domaines sont pour l'instant:
la critique (l'écriture et le discours critique), la
thérapie, le genre et la représentation, la ville (formes
d'organisation locales et expérience urbaine) et la
politique (les nouveaux mouvements sociaux). A la suite
du travail effectué ces dernières années, nous envisageons
actuellement l'organisation d'un programme d'études
capable d'articuler, sous une forme plus consistante,
les résultats discursifs du musée.
Ceci
n'est qu'un petit récit sur ce que le MACBA essaye aujourd'hui
de faire. Les projets sont d'une complexité radicale
quant à la manière dont ils sont communiqués, montrés
ou rendus visibles. Nous pensons que certains processus
nécessitent parfois l'invisibilité pour être efficaces
et rester des processus. L'art est surdéterminé par
un régime de visibilité publique, ce qui peut avoir
des conséquences négatives pour l'appropriation subjective
de méthodes créatives. La visibilité peut affaiblir
la vivacité et être une forme d'institutionnalisation,
une pétrification narcissique du potentiel créatif.
Mais nous pensons qu'il est possible de recréer, par-delà
le régime de visibilité comme paradigme de l'exposition,
des formes d'appropriation subjective des méthodes artistiques
grâce à des processus situés en-dehors du musée.
Ce
que nous pouvons observer ici est un projet et un processus.
Notre objectif consiste à aller jusqu'aux limites et
à susciter les contradictions du cadre institutionnel.
Un musée n'est rien d'autre que ce que l'on peut faire
avec lui, les formes par lesquelles les gens se l'approprient.
C'est là notre contribution à une redéfinition politique
radicale de la relationnalité artistique.
Traduit
par Julie Bingen
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