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"En
fait, même d'après une légende talmudique, les anges
sont créés - des nouveaux, en multitudes innombrables
à chaque moment - de manière que lorsqu'ils ont chanté
leur hymne à Dieu, ils cessent et s'évanouissent dans
le néant."
(Walter
Benjamin, Annonce du journal: Angelus Novus)
La
multitude est un nouvel ange ou encore mieux, le retour
de "l'ange de l'histoire" sous une forme extrêmement
modifiée et positivisée; un ange entièrement subjectivé
et sécularisé, un ange-travailleur chrétien, qui prophétise
non seulement l'avènement d'une liberté heureuse future,
mais qui est également et irrésistiblement en chemin
vers le soleil «dans la lumière aveuglante d'une journée
dégagée». L'ange de l'empire, auquel
Antonio Negri et Michael Hardt ont donné le nom de Multitude
tient à une perspective théorique dans laquelle le messianique
et le politique ne pointent plus dans des directions
différentes. Cette convergence positive, qui résulte
dans un Opéraisme messianique - la multitude est le
bien et elle viendra - est probablement ce qui produit
la difficulté avec ce concept, même s'il faut respecter,
par ailleurs, le fait que les auteurs aient insisté
sur la possibilité du communisme, malgré les si nombreuses
victoires du capitalisme et à l'encontre des fonctionnaires
gauchistes des passions tristes. Le livre aborde la
question rarement soulevée de l'être politique: pourquoi
les gens mènent toutes ces foutues actions, manifestations
et discussions sans fin? Est-ce qu'ils croient à ce
qu'ils font? Ne sentent-ils pas de l'inconfort du fait
d'être parmi ceux qui restent toujours avec beaucoup
trop, beaucoup trop de convictions, beaucoup trop de
paroles? Sont-ils réellement à l'attente d'un changement
radical? Ou bien, ont-ils simplement besoin de faire
quelque chose, d'obtenir une reconnaissance rassurante,
en ayant choisi comme par hasard la politique comme
leur champ de distinction, discipline et demeure? La
question est répondue dans «Empire» avec la religiosité
militante de ceux qui croient: la multitude en tant
que forme par laquelle la subjectivité résistante émerge
dans le capitalisme avancé est spontanément communiste.
Elle est béatifiée par le biais de la productivité dans
la pauvreté, parce que «le biopouvoir et le communisme,
coopération et révolution demeurent éternellement unis
en l'amour, la simplicité et également en l’innocence».
Wow. Incroyablement religieux, incroyablement pathétique.
Avec
Benjamin, qui a décrit la plus belle rencontre entre
le marxisme et les anges, le messianique pointe vers
une direction différente à celle du politique. A certains
moments le politique croise le mouvement contraire du
messianisme, qui suit le mysticisme du salut proche,
et subit ainsi un pouvoir avec lequel il mène pour la
légèreté du bonheur, ne pouvant être programmée en termes
de philosophie de l'histoire.
Dans le politique, la promesse du bonheur est un rappel
visant à ne pas confondre la rationalité du progrès,
le développement des forces productives et la discipline
avec l'émancipation. Cette condition de bonheur en politique,
le messianique sans messianisme, promet qu'en plein
milieu de la catastrophe (que tout continue à se passer
comme toujours), un temps différent de lutte pourrait
soudainement surgir. Pour Benjamin, «l'ange de l'histoire»
est le messager de cette actualité. Il se tient entre
la catastrophe et le progrès et représente donc également
la connaissance qu'il y a une connexion entre les deux
qui consiste en la ruse triste de la modernisation,
dans les faillites accomplies des luttes. La signification
de l'ange est que cette condition ne soit pas une totalité
fermée. C'est une trace qui se rapporte à la ligne du
messianisme juif dans la pensée gauchiste, une trace
sur laquelle Ágnès Heller, par exemple, est tombée de
la manière la plus intense à 1968:
«Ma
manière entière de vivre, non seulement ma croyance,
consistait à attendre; Voyager à Hachschara
ou joindre le parti communiste n'était pas messianique per se, mais seulement relié avec des idées messianiques.
Cependant, en 1968 nous étions confrontés avec le défi
définitif d'agir ici et maintenant dans notre propre vie
comme si le messie était déjà ici. L'attente comme un
mode de vie, non pas comme une croyance, cela était le
vrai messianisme.»
Cette
longue ligne d'attente messianique importée dans le
politique est représentée dans «Empire» par des
enseignants chrétiens de l'Eglise, par Augustin et son idée
de la cité de Dieu dans laquelle des étrangers
nomadiques travaillent ensemble pour créer un monde
commun ou par Saint François d'Assis qui décida de vivre
parmi les pauvres au treizième siècle, aux débuts du
premier capitalisme commercial. Le fait que Negri et Hardt
éludent la trace juive du messianique sans messianisme en
remplaçant celui-ci par des figures et images chrétiennes
telles que la célébration séculaire de la Pentecôte,
le pèlerinage immanent ou l'incarnation de la multitude,
est d'autant plus étonnant que l'universalisation théorique
de l'expérience juive dans la pensée post-structuraliste
- de laquelle ils s'inspirent de manière répétée dans
leur distance vis-à-vis de la dialectique, la téléologie
et la philosophie de l'histoire - concerne la figure de
l'exode. Pour Negri et Hardt, l'exode est la principale
forme d'expression de la multitude: l'exode social de la
discipline du fordisme et du socialisme, l'exode économique
des zones appauvries du marché mondial, l'exode
anthropologique de la construction du corps humain sexué.
Maurice Blanchot écrivit en 1969 sur l'universalisation
de l'exode en tant qu'expérience juive dans les termes
suivants:
«Si
le judaïsme est destiné à prendre un sens pour nous,
c'est bien en nous montrant qu'il faut, en tout temps, être
prêt à se mettre en route, parce que sortir (aller au
dehors) est l'exigence à laquelle l'on ne peut se
soustraire si l'on veut maintenir la possibilité d'un
rapport de justice. Exigence d'arrachement, affirmation de
la vérité nomade. (…) Chaque fois que l'homme juif
nous fait signe dans l'histoire, c'est par l'appel d'un
mouvement».
Malgré
que, chez Negri et Hardt, la description de la multitude
comme mobile et désertante touche au seuil de la douleur
d'un nomadisme kitsch, ils ont fait de la multitude
un ange chrétien devenu chair et sujet. De cette manière,
l'ange n'exprime plus une virtualité du temps, promettant
encore un changement en vue de la catastrophe, mais
plutôt une virtualité du sujet. L'ange a été explicité
comme sujet de production. Son représentant universel
sur terre est le subalterne post-prolétaire, le pauvre
globalisé ayant quitté l'usine, le "libre tel un
oiseau" / "hors la loi" (en
allemand: vogelfrei)
du monde capitaliste et impérial:
«Le
Vogelfrei est un
ange ou un démon réfractaire. Et ici, après des si
nombreuses tentatives visant à transformer les pauvres en
prolétaires et les prolétaires en une armée de libération
(...), une fois encore dans la postmodernité émerge dans
la lumière aveuglante d'un jour dégagé, la multitude,
le nom commun des pauvres (...) les pauvres, chaque
personne pauvre, la multitude des gens pauvres ont mangé
et digéré la multitude des prolétaires. Par ce fait
lui-même, le pauvre est devenu productif.»
Cette
vue positive de l'ange, cette lutte de classes dans la théorie
de l'ange, indique un paradoxe théorique fondamental dans
«Empire». Il consiste dans la manière par laquelle le
livre entreprend la tentative proprement fascinante de
mettre ensemble le marxisme, le post-structuralisme et
l'analyse de la théorie économique féministe, d'après
laquelle les activités soi-disant reproductives sont également
productives, à un nouveau niveau. Negri et Hardt mettent
en place trois opérations basiques sur toutes les figures
du post-structuralisme: la positivisation, la
productivisation et la subjectivisation - spécialement
au-delà de la compréhension post-structuraliste de la
positivité et de la productivité en tant que caractéristiques
distinctives d'un pouvoir qui n'opprime pas les conditions,
mais plutôt qui les fonde (Foucault)
ou comme une caractéristique distinctive d'un désir
productif exprimant la ligne constitutive de l'historique
(Deleuze/Guattari).
En
réponse aux questions fondamentales de la théorie sociale
critique: Qu'est-ce qui est constitutif? Pourquoi quelque
chose arrive-t-il? Pourquoi l'histoire prend place?
Negri et Hardt répondent: parce que la multitude se
bat. C'est le légat de l'opéraisme qui surcode leur
théorie, le vieux slogan des travailleurs qui produisent
la crise par rapport à laquelle le capital réagit avec
des stratégies de modernisation. De cette manière, le
livre entier est traversé par le paradoxe consistant
à d'introduire des restants d'une concentration des
forces productives et du travail, ainsi que la notion
de l'autonomie d'une une classe élargie à une foule
dans la pensée a-subjective et contingente du post-structuralisme
marxiste ou visant à une théorie du capitalisme. En
lisant le livre, l'on veut donc constamment le défendre
contre ses auteurs pour en faire un usage contre sa
gestuelle opéraiste et pour supprimer radicalement la
figure de l'autonomie. Car la multitude est ou singulière,
comme l'écrivent Negri et Hardt dans nombre de passages,
ou elle est autonome. Singulier signifie qu'une relation
spécifique s'y matérialise, entretenue entre des choses
et des personnes dans une situation sociale; un enchaînement
spécifique entre l'économique, le machinique, le sexuel,
le sexué et le psychique, qui est constitué à travers
le mouvement du désir dans lequel du pouvoir social
est érigé, institutionnalisé et mis en discours. Le
potentiel pour un changement émancipateur, que Negri
et Hardt appellent proto-communisme, s'accumule dans
le genre de cet enchaînement et non pas dans le sujet.
L'accessibilité du savoir sur des procédures productives,
la désertion auto-organisée hors de l'ennui d'une vie
standardisée et de la souffrance des déserts desséchés
du marché mondial capitaliste, le désir d'aller au-delà
de l'ordre du monde moi-autre, autant à l'échelle large
que courte, constituent une condition sociale progressiste
n'ayant rien à voir avec l'autonomie.
Cette
condition est ouverte à la réintégration, à une mobilisation
fonctionnelle dans un capitalisme extrêmement différencié
qui exploite également les affects et les sentiments
en tant que ressources humaines, en tant que productivité
du style, de la motivation, de la culture de survie
de United Colors. Pour Negri et Hardt, cependant, la
multitude, qui devient visible dans les migrations et
le travail immatériel, est autonome et élude donc potentiellement
la domination. Elle reste non endommagée par les procédures
de domination. Le pouvoir impérial est seulement effectif
par le biais de la rencontre de la résistance de la
foule, en étant "poussé par le rebond issu de la
résistance de la multitude contre le pouvoir impérial".
Cependant, ceci est de l'idéalisme opéraïste cherchant
à purifier du pouvoir la subjectivation avancée dans
le capitalisme, en rêvant d'une subjectivité proto-communiste
propre et heureuse en contraste d'un pouvoir qui lui
est extérieur, qui fonctionne uniquement de manière
négative et répressive.
Cette
forme d'argumentation mène la notion de l'effectivité
diagrammatique du pouvoir que l'on trouve chez Foucault
et Deleuze vers une direction trompeuse. L'analyse pour
laquelle le pouvoir est une arithmétique diagrammatique
qui reste extérieure aux conditions qu'elle produit,
ne signifie pas que le pouvoir soit laissé dehors dans
le froid eu égard aux pratiques sociales des sujets,
pas même aux pratiques émancipatrices. Au lieu de cela,
cette analyse a affaire avec une description de la distinction
entre d'une part, le pouvoir, et d'autre part, le savoir/l'institution.
Le diagramme du pouvoir fonde une relation entre ce
qui n'est pas relié. Il fait converger les différentes
lignes du développement du savoir (la médecine, la psychologie,
le droit pénal, la pédagogie, etc.) et de l'institution
(la clinique, l'asile psychiatrique, la prison, l'école,
etc.). Le pouvoir est la ligne la plus abstraite qui
agence les deux autres en un dispositif. Ceci est l'intention
des thèses, auxquelles se réfèrent Negri et Hardt dans
Empire, telles
que: le pouvoir est un stratagème qui reste extérieure
aux dispositifs. Cependant, le dispositif lui-même pénètre
la subjectivation et toute forme d'expression sociale,
et constitue le sujet comme effet du pouvoir.
Une
théorie tire sa valeur de ce qu'on peut en faire. Et
on peut faire beaucoup de choses de la théorie de l'empire,
si l'on parvient à en retirer l'impetus chrétien, le
joyeux opéraisme, ainsi que la translation de ce qui
est émancipateur à une subjectivité autonome. Le concept
de multitude, par exemple, en comparaison avec le néo-Léninisme
de Slavoj Zizek, est marqué par la volonté politique
de ne jamais tomber à nouveau en arrière de la critique
de l'avant-garde, du cadre, de la délégation et de la
représentation. De plus, avec Empire,
on pénètre un univers analytique qui théorise le développement
futur de la socialisation capitaliste au-delà du règne
de l'économisme à un niveau international. Ce développement
est déterminé par une extension de la régulation du
biopouvoir, par une réelle subsomption des sociétés
au capital, et par la transition d'une société disciplinaire
à une société de contrôle. Le concept de biopouvoir
est utilisé pour tenter de définir la science de la
vie en tant que stratégie gouvernementale. Depuis le
17ième
siècle, le pouvoir se consacre à la gestion de la vie
à deux niveaux, celui du corps de population (démographie,
urbanisme, calculs de ressources/habitants, des tableaux
de bien-être économique, etc.), et celui du corps individuel,
qui est mobilisé et normalisé par les institutions de
l'humanisme (la clinique, l'école, l'armée, etc.). Ce
développement a coexisté depuis le début avec l'émergence
du capitalisme. Dans le processus de subsomption réel
anticipé par Marx,
il s'agit de voir comment le mouvement du capital fraie
son chemin à travers les corps, les affects, la socialité
des sociétés et sur tout sur l'ensemble du territoire
mondial. Marx lui-même avait déjà mis l'accent sur cette
puissance qui peut avoir la production déchaînée de
marchandises pour universaliser, ébranler des préjugés,
enfoncer les contraintes nationales et étendre les forces
de production et les besoins ad
infinitum. La théorie de l'empire tente de décrire
une formation de capital internationale qui ne connaît
plus aucun «extérieur» non capitaliste dans lequel le
capitalisme s'est d'abord répandu de façon coloniale,
puis impérialiste. Une fois atteintes les frontières
externes, les frontières internes deviennent plus flexibles.
Les murs des grands systèmes d'emprisonnement, de l'usine
à la famille, croulent sous le double assaut de la révolte
et de l'économisation. Ce que l'on entend par société
de contrôle
est que la discipline de l'école ou de la famille devient
ambulante, et les sujets deviennent des élèves en dehors
de l'école, des travailleurs en dehors de l'usine, des
prisonniers en dehors de la prison.
Dans
"Empire",
Negri et Hardt confèrent à la multitude la capacité
de répondre de façon productive à toutes ces transformations,
parce qu'ils considèrent celles-ci comme les résultats
du combat mené par les sujets contre les institutions
et contre l'exploitation - dans ce sens que les révoltes
contre la discipline de l'usine ont mené à la dispersion
de l'usine sur l'entièreté des affaires sociales et
du territoire international. Pour eux, l'effronterie
du soi-disant néo-libéralisme devient la force d'une
subjectivité qui s'est appropriée les savoirs de production,
l'organisation du social et la coopération de la vie
et des sentiments.
De
cette manière, ils n'ont fait que poser le problème
de façon descriptive: la catastrophe d'une société trébuchant
de modernisation en modernisation, mais sans être capables
de l'expliquer. Ils ne font que joindre à leur optimisme
opéraiste – une addition de ce qui est évident. Ce "saute-mouton"
théorique se retrouve dans leur division du monde entre
un gouvernement impérial négatif et une multitude positive.
Leur analyse messianique du possible futur du travail
immatériel et de la migration autonome passe trop légèrement
outre à la condition politique de sujets post-fordistes
qui votent pour Schill, FPÖ ou Forza Italia. Elle donne
trop peu de poids à la dynamique de transformation,
qui mena à la crise du fordisme dans les États précédemment
colonisés alors même que celui-ci n’est pas vraiment
parvenu à s'y établir, cela, comme s'il suffisait de
nommer la violence de l'empire, pour en revenir ensuite
au pathos de la multitude communiste. Pendant que les
projets de l'industrialisation rattrapante, de la substitution
d'imports, des dictatures en voie de développement se
dirigeant vers le fordisme sous la forme d'Etats-nations
(suivis par des États socialistes) s'intégrent dans
l'empire capitaliste, une multitude proto-communiste
qui se serait approprié de manière productive les outils
et les savoirs de la coopération ne devient que rarement
visible au Nord et au Sud, dans les économies de grande
pauvreté, dans le travail domestique et dans la misère
de masse de l'auto-entreprenariat. Au lieu de cela,
ce qui est révélé c'est la base matérielle pour qu'une
connexion de l'auto-entreprenariat néolibéral des pauvres
et des riches soit établie avec des idéologies racistes,
politico-religieuses et ethniques. Ainsi le grand impensé
de la théorie de l'empire se révèle être la non-multitude.
Traduit par Francisco
Padilla
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