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Depuis
des décennies, l'image de l'artiste (homme ou femme)
fait l'objet d'une prophétie impressionnante. "L'auteur"
a déjà traversé plusieurs morts, et plusieurs légendes
de "l'artiste" ont été remplacées par des
contes tout aussi pieux à propos de la fin de celui-ci.
(Zobl/Schneider 2001, 28). En tant que prototype contemporain,
"le travailleur culturel" se voit faire l'objet
de biens des discours; il s'agit en quelque sorte de
la forme prolétaire de l'aristocrate, de l'artiste "génie"
appauvri, laissant parfaitement une certaine marge de
manœuvre à de nouvelles évolutions, comme par exemple
dans le cas de monuments représentant des ouvriers/ouvrières
soviétiques.
Le
travailleur culturel (ci-après nommé TC) doit sa naissance
à la manifestation de bouleversements sociaux aussi
désignés par des termes à la mode comme la globalisation
- l'économisation de la culture - ou encore la culturalisation
de l'économie. Que doit-on entendre par ces changements,
dans quelle mesure sont-ils véritablement nouveaux et
comment se répercutent-ils sur les artistes? Ce texte
a pour objet de répondre à ces questions.
Globalisation
"L'empire
n'établit (…) pas un centre territorial du pouvoir et
il ne repose pas non plus sur des frontières ou des
barrières clairement établies à l'avance. Il est décentré
et déterritorialisant, il est un appareil de domination absorbant progressivement
l'espace global dans son ensemble, en en faisant ainsi
partie intégrante de son horizon en plein élargissement.
L'empire arrange et organise des identités hybrides,
des hiérarchies flexibles et une multitude de rapports
d`échange à travers des réseaux adaptés du commando.
Les différentes couleurs nationales de cartes géographiques
impérialistes se fondent en une seule et aboutissent
dans l'arc-en-ciel de l'empire rassemblant le monde
entier." (Hardt/Negri 2000, 10).
Voilà
en bref l'idée véhiculée par cette thèse de Hardt et
Negri établie dans leur œuvre "Empire" qui
se penche sur l'ordre mondial actuel et les tendances
à venir et qui a bouleversé les listes de vente: le
capitalisme a atteint son objectif prévu. L'état-nation
qui dans une phase d'évolution donnée était nécessaire
à l'essor économique mais qui lui a tout de même fait
obstacle dans ses activités à tendance globale, est
révolu. La sphère politique s'est dissoute dans la sphère
économique une fois pour toutes; les capitaux fluctuent
au delà des frontières géographiques et politiques.
Tout comme dans la version Marxiste de l'analyse du
capitalisme, chez Hardt et Negri aussi, le capitalisme
apparaît avec, en lui, ce qui conduira à son propre
échec: la classe ouvrière chez Marx, les travailleurs
sociaux (hommes et femmes) chez Hardt et Negri - désignés
tous deux de prolétariat de par leur fonction révolutionnaire.
Il
est clair qu'il s'agit là soit d'un modèle du monde
fortement réduit aux nouvelles caractéristiques de ce
dernier, soit d'une extrapolation d'évolutions actuelles
dans l'avenir. En effet, jusqu'à présent les couleurs
nationales de la carte géographique du monde sont encore
distinguées les unes des autres de manière très nette
même dans l'Europe unie. Bien que les états-nations
aient, surtout en Europe de l'Ouest, délégué des compétences
aux organismes inter- ou supranationaux durant ces dernières
décennies, des domaines-clé comme la sécurité intérieure
ou extérieure surtout, et/ou la politique d'intégration
au sein de l'Europe, relèvent encore également de la
compétence de l'Etat. Par contre en Europe centrale
et en Europe de l'Est, ainsi que dans les états de l'ancienne
Union Soviétique la notion d'état-nation ne s'est entièrement
développée qu'après 1989 et connaît actuellement sa
période la plus glorieuse. S'il y avait des doutes quant
au patriotisme Américain perpétué, ils se sont certainement
évanouis depuis le 11 septembre 2001. Dans le dit "tiers-monde"
également, rien ne porte à croire à l'hybridisation
d'identités nationales et politiques. De plus, les rapports
qui règnent entre le "premier monde" (pays
industrialisés) et le "tiers-monde" sont encore
parfaitement descriptibles selon des modèles de centre-périphérie
nuancés en matière de politique et d'économie. Il y
a donc peu de preuves empiriques montrant que les identités
collectives ne se définissent plus au niveau national
ou sont même plus fragiles et hybrides dans leur ensemble
que des constructions psychologiques de ce genre ne
le sont toujours. Au contraire, beaucoup d'indices montrent
qu'il y a un retour de la conscience nationale tout
à fait réussi - comme par exemple les victoires électorales
de partis d'extrême droite en Autriche, en Italie, au
Danemark, en France et aux Pays-Bas, qui sont, en partie,
à interpréter comme le refus de l'intégration Européenne
ainsi que de la globalisation pour des raisons de nationalisme,
ou encore les réactions Autrichiennes aux sanctions
de l'Union Européenne, la création de traditions patriotiques
à travers les enfants des populations immigrées en Europe
Occidentale, la recrudescence d'intégrismes musulmans
et chrétiens, etc.
Les
modèles comme celui de Hardt et Negri, sont indispensables
à la promotion d'une discussion politico-théorique,
surtout en raison de la contradiction qu'ils entendent
défier. Ils deviennent problématiques lorsqu' ils sont
compris comme des directives pratiques d'actions politiques
ou comme une image à l'échelle de la réalité. En effet,
le grand mot quelque peu vague qu'est le terme d'empire,
ou encore celui qui se cache justement derrière ce dernier,
à savoir le terme encore plus vague d'économie ou de
marché libre qui détermine le cours des événements dans
le monde, rendent anonyme les réalités sociales tout
en excluant de ce système les acteurs et actrices à
proprement parler ainsi que leurs intérêts. Ainsi, l'analyse
du potentiel de résistance politique ne peut-elle être
faite qu'à un niveau très abstrait. L'on doit ici ajouter
au diagnostique de Marchart dans ce contexte selon lequel
l'identification d'une multitude désorganisée de prestataires
de services intellectuels en tant que sujet politique
potentiel entend proposer le diagnostique du problème
comme solution même de celui-ci, que Hardt et Negri
n'apportent pas de contrepartie à ce sujet politique,
et pas d'acteurs/actrices, contre lesquels leur combat
politique pourrait s'orienter. "Le marché"
ou "l'empire" sont des structures de l'ordre
mondial ou des parties du monde; si elles devaient être
modifiées ou remplacées par d'autres structures, il
faudrait identifier celles qui s'opposent à un tel changement.
Cela
soulève certes des problèmes en raison des nombreuses
interdépendances existant entre l'économie et la politique
d'une part et entre les détenteurs/trices de pouvoir
dans le monde d'autre part, et c'est là une constatation
tout à fait correcte de Hardt et Negri quand bien même
elle n'est pas nouvelle. Dès les années 60, Raoul Vaneigem
ne trouvait à la question: "Òù sont les responsables,
ceux que l'on doit lapider?" dans le "International
Situationist Bulletin" que la réponse: "Un
système, une forme abstraite nous domine".(Vaneigem
1963) Cette forme abstraite, à savoir le capitalisme
tel que le décrit Marx, la société du spectacle selon
les situationistes ou encore l'empire de Hardt et Negri,
est entraînée par les exigences du "système de
marché total" (Kurz 1999, passim), auxquelles tout
ce qui est social doit se soumettre, pour ne déranger
ni l'économie ni le bien-être général.
Economisation
de la culture
"L'évolution
et les changements continus dans la production, le bouleversement
continu de toutes les conditions sociales, l'insécurité
et l'agitation permanentes distinguent l'époque de la
Bourgeoisie de toute autre époque. Tous les rapports
figés accompagnés des conceptions et des vues d'antan
vénérables sur le monde se voient disparaître, tous
les nouveaux rapports deviennent obsolètes avant même
de pouvoir s'encroûter. Tout ce qui est corporatif ou
solidement établi s'évapore, tout ce qui est saint est
dénué de sa sainteté et les hommes sont enfin contraints
d'adopter une approche terre-à-terre envers leurs conditions
de vie, leurs rapports réciproques." (Marx/Engels
1848/1995, 5)
Cette
description d'une économisation globale de la culture
ne provient pas du nouveau livre-succès politique de
Hardt et Negri, mais bien du "Manifeste communiste",
dont la première publication remonte à 1848 comme on
le sait. L'économisation de toute la vie sociale constitue
une partie fondamentale de la conception du capitalisme
de Marx - il critique l'aliénation qui lui est inhérente
de l'homme au travail vivant, à la main d'œuvre, et
la conçoit en même temps comme fondement principal de
la rationalisation de la vie humaine, et par là-même
du progrès social, de la condition non seulement du
capitalisme mais aussi du communisme.
Marx
ne ressentait guère de regret quant à la disparition
des résistances culturelles; ceux qui assaillaient les
machines ainsi que d'autres qui essayaient de maintenir
leur style de vie face au capitalisme étaient pour lui
des romantiques qu'il méprisait. Sa fascination ambivalente
avait pour objet le nouveau système économique global
ainsi que son pouvoir de définition, et l'on peut constater
que150 ans après, Hardt et Negri sont encore sous l'emprise
de cette fascination. Horkheimer et Adorno considérèrent
la commercialisation de la culture d'un point de vue
personnel fondamentalement différent dans la ”Dialektik
der Aufklärung” (Dialectique de la raison 1994/1944)
qu'ils consacrèrent à l'industrie de la culture. Les
deux intellectuels de gauche qui se retrouvèrent à Los
Angeles en plein milieu du centre des usines de rêves
capitalistes alors qu'ils fuyaient le national-socialisme,
furent épouvantés à la vue de l'uniformisation et de
l'emprise qu'avait gagné le capitalisme sur la plupart
des domaines de ce qu'ils entendaient par culture, tels
que la vie privée, les rapports humains, le plaisir
et la pensée. Ils furent étonnés par le fait que sentiments
et autres besoins profondément éprouvés par l'homme
pouvaient être suscités puis satisfaits voire assouvis,
mais aussi surpris par la dégénérescence du loisir en
tant que monde parallèle à celui du travail aliéné.
”L'amusement
est le prolongement du travail dans le capitalisme tardif”
(ibid., 145) y dit-on, ”l'industrie de la culture trompe
constamment ses consommateurs sur ce qu'elle n'arrête
pas de leur promettre” (ibid, 148). En effet, dans la
société de consommation, la liberté signifie ”la liberté
du pareil au même”. (ibid., 176.) La rencontre de l'économie
et de la culture tant acclamée actuellement par des
adeptes des "Cultural Studies" jusqu'à Franz
Morak, et se présentant sous forme ”d'industries culturelles”
(cultural industries)
avait donc déjà été constatée il y a à peine 60 ans
certes, mais elle fut jugée de manière tout à fait différente.
La
colère et la déception, qui paraissent à travers l'idée
centrale de ce texte sont dues à l'espoir perçu par
les auteurs dans la capacité de résistance de la culture.
Toutefois,
il n'en allait pas pour eux de la culture du peuple,
qui devait échapper à la reprise par le monde de production
industrielle - leur nostalgie avait pour objet l'art
de l'élite autonome, dont il attendait une résistance
potentielle faisant qu'elle agisse indépendamment du
carcan de l'efficacité de la société bourgeoise.
Horkheimer
et Adorno traçaient donc une limite bien claire, à peine
défendable d'un point de vue heuristique, entre la culture,
"qui avait depuis toujours contribué à la maîtrise
des instincts révolutionnaires comme à celle des instincts
barbares” et l'art autonome. Ce point de vue normatif
doit vraisemblablement être interprété plutôt comme
reflet de leur propre situation et histoire que comme
une déduction strictement scientifique. En effet, la
culture conçue comme l'ensemble des normes et des valeurs
des communautés, peut tout à fait ne pas nécessairement
servir à "la maîtrise des instincts révolutionnaires”
mais plutôt répondre aux situations spécifiques des
exigences économiques du système politique en place
par une résistance. A la description non-dialectique
et statique du rapport entre la structure économico-technologique
et la superstructure socio-politico-culturel de Marx,
renforcée de plus belle chez Lénin (socialisme=étatisation+éléctrisation),
Antonio Gramsci opposait une analyse différenciée du
rapport entre l'économie et la culture. Ni le maintien
du pouvoir ni le changement de pouvoir, ne sont, selon
lui, possible sans l'hégémonie culturelle. Les révolutions
ne sont pas forcément suscitées par le progrès technologique
et économique, mais nécessitent au contraire une "idéologie"
appropriée, qui, elle, n'est pas - comme cela est le
cas dans certains écrits de Marx - un résultat automatique
de la position de classe du sujet, mais nécessite une
médiation (Gramsci 1980, passim, p.ex. 219). En effet,
les impressions culturelles sont durables et dépendent
de facteurs variés. C'est pourquoi leur changement ne
peut pas simplement s'opérer à travers le remplacement
d'une structure idéologique par une autre, mais grâce
à de nouvelles pondérations, de nouvelles formes de
récit, ainsi qu'à l'apport de nouvelles idées pouvant
se rattacher aux anciennes.
Les
réflexions de Gramsci étaient et sont toujours d'une
importance majeure quant à l'approfondissement de la
conception marxiste de la société et ont été reprises
avec intérêt par la "nouvelle droite"; des
hommes et femmes politiques dans le courant principal
du capitalisme n'avaient par contre jamais éprouvé le
besoin de faire de telles considérations théoriques,
car depuis l'époque du début du capitalisme, ce système
économique était parvenu à s'imposer à tous les niveaux
de l'existence humaine. Structure et superstructure,
économie et culture, marché et idéologie n'avaient jamais
été aussi clairement délimités auparavant que dans la
vision marxiste. Depuis Adam Smith, les images appropriées
et les formes de discours suivent l'évolution économique.
L'économisation de la culture est donc apparue au même
moment que la culturalisation de l'économie au 18ème
siècle - il s'agissait alors d'adapter les formes culturelles
traditionnelles aux nouvelles exigences économiques,
alors que ces dernières devaient simultanément pénétrer
le monde sensé de l'homme et donc être culturalisées.
En même temps, cette culturalisation de l'économie a
connu une brusque évolution qualitative par la substitution
successive de la production de sens/symboles à la production
de marchandises.
Culturalisation
de l'économie
"Having
from the workshop to the laboratory emptied productive
activity of all meaning for itself, capitalism strives
to place the meaning of life in leisure activities and
to reorient productive activity on that basis. Since
production is hell in the prevailing moral schema, real
life must be found in consumption, in the use of goods.
(...) The world of consumption is in reality the world
of mutual spectacularization of everyone, the world
of everyone's separation, estrangement and nonparticipation."
(Debord 1994/ 1960, 698)
Tout comme
Gramsci, l'Internationale situationiste développa davantage
dans sa critique de la société le rapport décrit par
Marx entre l'économie et l'idéologie. Plus essentialiste
que l'approche de Gramsci, cette dernière se réfère
principalement à la notion de "fausse conscience",
à laquelle sont soumis non seulement les perdant(e)s
mais aussi les gagnant(e)s du système à travers la pénétration
de tous les domaines sociaux et de toutes les classes
par le capitalisme. Toutes les formes de vie sociale,
toutes les expressions culturelles, toutes les formes
d'organisation politique sont considérées comme une
partie du spectacle, servant à détourner l'attention
de l'homme de ses intérêts réels, existant dans l'immédiat
et le présent.
Cela
ne fait pas de doute que le spectacle joue un rôle toujours
plus important, à mesure que les besoins vitaux de base
de la population (du "premier monde")
détentrice
d'un pouvoir d'achat sont satisfaits et que les mouvements
de capitaux financiers s'éloignent de la production
de biens réels. Non pas la satisfaction de la demande
existante par l'offre mais la création de demande se
situe au centre de l'économie. Comme l'exposent Hardt
et Negri - certainement pas les premiers - mais de manière
d'autant plus concise, la production de plus-value,
qui était due au travail de masse dans les usines du
temps du capitalisme précoce, incombe aujourd'hui au
travail immatériel et communicatif. En même temps, de
par leurs domaines d'application élargis et approfondis,
les forums et les possibilités de communication jouent
un rôle primordial dans l'évolution d'une société disciplinaire
vers une société de contrôle, dans laquelle les contraintes
extérieures sont remplacées par des mécanismes disciplinaires
intériorisés. Les hommes revêtent donc une fonction
d'auto-dompteurs dans l'effort constant d'optimisation.
En
résumé: depuis ses débuts le système économique du
capitalisme a successivement pénétré tous les
domaines de la vie et toutes les régions géographiques
du monde engendrant ainsi une uniformisation relative de
ces derniers. Selon différentes époques, il y est plus
ou moins parvenu; les changements récents dans le
domaine de l'économie et de la politique ont eu dans ce
cadre un effet accélérateur, qui ne pousse pas
seulement Hardt et Negri à supposer que nous sommes à
l'époque d'un ordre mondial fondamentalement nouveau.
Les discours portant sur la politique et la théorie de
l'art et de la culture partent pour la plupart du
principe que ce nouvel ordre mondial engendre également
un positionnement fondamentalement nouveau des créateurs
d'art. Mots-clés: cultural workers et cultural
industries (industries culturelles, IC).
Cependant
la subsomption de tous ceux qui travaillent dans le
secteur de la culture et des médias ou dans les domaines
d'autres secteurs de l'économie ayant trait à la production
de symboles, rassemblés sous le terme de "cultural
industries" ne semble pas seulement être dénué
de tout caractère contraignant mais s'avère aussi inutile
d'un point de vue heuristique. Il n'est pas évident
d'un point de vue empirique, que ceux qui jusqu'à présent
travaillaient dans le secteur de la culture au sens
restreint du terme peuplent à présent les IC, et il
ne va pas non plus de soi que tous les groupes professionnels
cités sous les définitions internationales des IC aient
suffisamment de caractéristiques communes qui puissent
rendre légitime une telle classification. De plus, il
semble peu sensé d'entreprendre un tel rassemblement
de toutes ces catégories, dont le dénominateur commun
réside dans le fait qu'ils ne sont plus adaptés aux
schémas habituels d'une part et qu'ils n'ont que vaguement
à faire à ce qui est "symbolique".
Il
semble évident, à la lumière de ce qui a été dit jusqu'à
présent, qu'il y a des évolutions sociales pouvant être
résumées par des slogans comme la globalisation, l'économisation
de la culture et la culturalisation de l'économie. Il
semble cependant d'autant plus évident que ni la situation
dans le temps (toute nouvelle? ayant existée depuis
toujours? avec autre chose entre temps?) ni le caractère
radical de ces dernières ne sont vraiment clairs. Par
opposition à cette constatation, l'on peut néanmoins
supposer assez clairement que le discours
sur la société en général et la position des créateurs
d'art au sein de cette dernière en particulier est essentiellement
influencé par ces slogans.
Pour
ce qui est de la position des créateurs/créatrices d'art,
l'implication de ce discours réside surtout dans l'idée
que les artistes peuvent également survivre sans financements
publics, et que, plus encore, leurs activités apportent
une contribution essentielle à l'essor économique. Le
discours qui nous intéresse ici est donc, en premier
lieu, un discours de politique culturelle qui, paradoxalement,
se caractérise par le fait que, compte tenu du marché
libre dont les activités sont illimitées et incontrôlables,
les possibilités et les nécessités d'actions de la politique
culturelle sont niées. Pour les créateurs de culture
mêmes, la libération de la tutelle de l'Etat et le passage
à l'auto-responsabilité au sein de l'économie de marché
offrirait, dit-on, la possibilité de conjuguer leurs
intérêts créatifs particuliers avec l'activité de subsistance
- p.ex: passage direct de la sous-culture juvénile à
la carrière d'entrepreneur, sans connaître aucune aliénation
à travers les conditions imposées par le monde professionnel.
Cependant les cultural workers "indépendants" ("self-employed")
n'échappent pas à l'aliénation au sens marxiste classique
du terme, l'expropriation de la plus-value du propre
travail; bien au contraire, en raison de l'absence totale
de formes traditionnelles d'organisation politique et
économique, ils sont beaucoup plus exposés à l'exploitation
de leur main d'œuvre que ne le sont leurs congénères
vivant dans des conditions professionnelles régulières.
Dans
l'ensemble, ces facteurs débouchent sur l'image souvent
mentionnée du "travailleur culturel" jeune,
dynamique et flexible qui accomplit plusieurs travaux
plus ou moins créatifs en l'espace d'une semaine de
80 heures, et se sent bien en plus de cela. Bien sur,
ceux qui ont particulièrement besoin de la protection
offerte par les conventions de droit du travail et les
mesures syndicales comme par exemple les mères ayant
des enfants ou les personnes dont les possibilités d'insertion
dans le monde professionnel ne sont pas illimitées en
raison de leur âge ou de leur état de santé restent
sur le carreau. Les IC deviennent ainsi le secteur prototype
de "l'aliénation autonome" (Hardt/Negri) de
la société de consommation.
Des
réponses politiques à la situation concrète des TC sont
(encore?) inexistantes. Des organisations traditionnelles
de travailleurs hommes et femmes comme les syndicats
avant tout semblent ni capables ni désireuses de se
pencher sur des problèmes de rapports atypiques régnant
entre le patronat et les salariés. De plus ce genre
de structure d'organisation traditionnelle rencontre
un enthousiasme plutôt limité auprès des parties concernées.
L'on assiste bien plus à l'espoir de chacun/e d'accéder
malgré toute évidence statique à une carrière exceptionnelle,
qui lui ouvrira du jour au lendemain les portes d'une
gloire rapportant bien et célébrée de tous. L'ancienne
légende du rêve américain faisant du plongeur un millionnaire,
connaît ici un retour triomphal. Sur le fond des formes
de discours décrites dans cet article, une telle attitude
ne semble guère surprenante. Qui oserait sérieusement
contrer l'empire en faisant la grève ou rompre l'omnipotence
du marché par des contrats collectifs?
Cela
met le doigt sur le danger politique intrinsèque à des
théories comme celles de Hardt ou de Negri. Trop de
détails sont sacrifiés à la généralisation, qui dans
son abstraction prépare le terrain à la transformation
de ce qui est déjà existant en démon. Même s'il faut
donner raison aux théoriciens/ennes allant de Marx à
Negri lorsqu'ils disent que les conditions économiques
constituent le fondement par excellence de tous les
autres domaines sociaux dans le capitalisme, l'on a
quand même toujours trouvé durant ces deux derniers
siècles des cibles d'attaque politiques, pour, certes,
ne pas renverser l'ensemble de la structure sociale
mais la déranger ou du moins la remettre à sa place.
Le point d'attache essentiel d'une critique politique
tout à fait fondamentale résidait dans les promesses
de la démocratie libérale, qui n'ont jamais été réalisées
étant donné qu'elles se sont toujours heurtées aux exigences
du système économique, tout en manifestant néanmoins
un effet politique. Bien des mouvements politiques se
sont référés aux trois grandes valeurs revendiquées
par la Révolution française remportant ainsi des victoires
politiques successives. En avançant la thèse de la fin
de l'Ere de la démocratie de l'état-nation et du réseau
intangible de l'empire qui s'y substitue, Hardt et Negri
retirent à la critique politique son contrepoids - du
moins de manière anticipée comme cela est précisé dans
la première partie de ce texte, car le pouvoir de l'état-nation
est encore loin de sa désintégration. Beaucoup de choses
portent à croire que les acteurs/trices de l'ordre mondial
ont à peine changé durant ces dernières décennies: ce
sont comme toujours des entreprises économiques agissant
au niveau inter- et transnational et au niveau des gouvernements
nationaux - même si ces derniers apparaissent désormais
avec des rôles doubles ou triples, dans lesquelles ils
décident aussi d'agenda transnationaux à travers l'ONU
par exemple ou le Conseil des Ministres de l'Union Européenne
ou sont eux-mêmes représentants d'entreprises. Si ce
diagnostic devait s'avérer juste, alors rien n'empêcherait
de continuer à adresser la critique ou la protestation
à et contre ceux dont la légitimité dans ce système
dépendait et dépend toujours de leur reconnaissance
dans le cadre national, à savoir les gouvernements nationaux.
L'on exigera de ces derniers qu'ils endossent également
leurs fonctions inter- et transnationales dans l'esprit
de leur mandat démocratique. Cela signifie dans beaucoup
de cas qu'ils commencent par introduire des structures
démocratiques. L'on exigera de ces derniers également
qu'ils empêchent l'économie de maîtriser la politique
et qu'ils fassent des propositions, discutent et travaillent
sur la mise en œuvre des programmes de politiques culturelles,
au lieu de voiler l'absence de concepts par des mots
chics et peu révélateurs comme "creative industries"
(industries créatives). Etant donné que bien de ces
exigences ne vont être qu'un coup d'épée dans l'eau,
c'est la légitimité de ces hommes et femmes politiques
nationaux qu'il faut contester - au lieu de les exempter
de toute responsabilité en tant que pions de l'empire
pour ainsi se joindre finalement au discours hégémonique
de la primauté de l'économie de marché. Il n'est pas
possible de déterminer à l'avance sous quelle forme
et sur quelles plate-formes ce genre de discours pourrait
avoir lieu, p.ex. à travers une évaluation artificielle
du local au profit du nomadisme. Au contraire, cela
doit dépendre de conditions concrètes par lesquelles
les créateurs d'art et de culture sont concernés.
Traduit
par Yasemin Vaudable.
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zuletzt kontrolliert: 2002-08-02.
Zobl Beatrix/Schneider
Wolfgang (2001), Die Legende von der Autorenschaft und
die Legende vom Ende der Autorenschaft. In: kulturrisse
01/01, S. 28.
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