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"…
la mondialisation
du monde (je nomme ainsi en français the worldisation, the worldwidisation of the world)
…"
Jacques
Derrida
"Un monde est précisément
cela où il y a place pour tout le monde: mais place
véritable, celle qui fait qu'il y a véritablement lieu
d'y être (dans
ce monde). Sinon, ce n'est pas 'monde': c'est 'globe'
où 'glome', c'est 'terre d'exil' et 'vallée de larmes'."
Jean-Luc
Nancy
"Le
sans-papiers est un paria, il n'est chez lui nulle part.
Il pose très clairement l'inanité de notre conception
de la citoyenneté où les routes de l'inclusion croisent
celles de l'exclusion. Les usagers de ce passage créent
un monde commun."
De
la déclaration de l'Ambassade Universelle
1.
"Un autre monde est possible" - tel était,
en mai 1998, le titre d'un éditorial par Ignacio Ramonet, rédacteur-en-chef du périodique
politique Le monde
diplomatique. Depuis lors, on s'est souvent servi
de cette phrase en tant qu'appel à la lutte et à la
mobilisation, surtout dans les déclarations du réseau
critique envers la globalisation ATTAC (qui en mai 1998,
inspiré par un article antérieur de Ramonet, était sur
le point de se former), ainsi que du Forum Social Mondial
à la ville brésilienne de Porto Allegre, créé en 2001.
Le
texte suivant ne tente, au fond, rien d'autre que de
prendre cette phrase au mot et de la déchiffrer quant
à son sens potentiel. Ce faisant, il s'agira moins d'une
discussion des catalogues concrets de mesures (instauration
de la taxe Tobin, remise de la dette pour les pays les
plus surendettés, etc.) qu'on a proposé pour créer "un
autre monde" que de la question de savoir comment
ce discours d'un monde,
d'un autre monde
possible, se rapporte à la critique de ce qu'on
nomme la globalisation.
Cette question prend en même temps appui sur l'hypothèse
que la phrase "Un autre monde est possible"
est d'une large portée pour l'ensemble du mouvement
critique envers la globalisation - ne serait-ce que
pour la raison que tant les thèmes que les formes d'organisation
de ce mouvement ont de toute évidence recours à une
dimension de monde ou plutôt: à une dimension de mondialité
qui ne coïncide pas nécessairement avec la dimension
du global,
dudit monde globalisé ou du monde
en globalisation.
Reste
à savoir à quel concept, quel sens, quelle symbolisation
de monde ce mouvement se réfère.
2.
En français, il existe deux mots pour dire le concept
de "globalisation" (Globalisierung,
globalization): globalisation
(du latin globus = globe)
et mondialisation
(du latin mundus = monde).
D'habitude, on emploie les deux termes comme synonymes
(mondialisation
étant bien plus courant). Il se pourrait, cependant,
que la différence entre les deux mots, en dépit de leur
usage, renvoie à une différence conceptuelle ou qu'elle
puisse être, pour le moins, rendue féconde de cette
manière. Toutefois, à quelques exceptions près, cette
différence conceptuelle n'a guère été prise en considération.
Elle renvoie cependant quant à elle, selon ma thèse,
à une histoire complexe, dans laquelle les idées et
les réalités du "monde" et du "global"
ont été, certes, le plus étroitement entrelacées, mais
pourtant jamais identiques. Il s'agit ici surtout de
l'histoire, toujours actuelle, de la modernité, d'une
modernité qui doit être comprise à titre problématique.
Ce que je m'apprête donc à faire ici, c'est d'esquisser
quelques éléments de cette histoire.
Une
objection semble évidente: engager une réflexion sur
le concept de monde, n'est-ce pas se confier à un concept
bien trop large, bien trop général, à une abstraction
fade des problèmes et luttes politiques concrets? Je
ne voudrais ici répliquer que ceci: les définitions
philosophiques classiques (comme "l'ensemble de
tous les phénomènes" etc.), qui nourrissent peut-être
une telle défiance, non seulement laissent comprendre
le concept de monde comme une espèce de généralité de
dernière instance, elles le rapportent aussi le plus
souvent à un ordre d'objets. Ce faisant, elles dissimulent
en même temps une "autre" histoire de la pensée
moderne du monde qui est liée à des questions de l'intersubjectivité
et de la société, qui est donc aussi et de manière centrale,
bien que ce ne soit que peu thématisé, une histoire
politique,
digne d'être réfléchie en tant que telle. Les discours
souvent superficiels sur la "société mondiale"
et le "public mondial", la "paix mondiale"
et "l'ordre mondial" donnent un témoignage
éloquent de cette histoire, tout comme la crise manifeste
des concepts tels que "citoyen du monde" ou,
tout simplement, "ouverture au monde" (Weltoffenheit,
notion qui s'utilise en allemand pour "ouverture
d'esprit") peut être comprise comme une indication
sur le fait qu'on n'admet que peu d'avenir aux perspectives
politiques articulées en ces termes, peut-être en raison
de la dissimulation dont je viens de parler.
Il
serait toutefois possible que le problème d'une "généralité
mauvaise" concerne moins l'idée du monde que l'idée
du "global", devenue si naturelle aujourd'hui.
Il se peut par ailleurs qu'il en aille de même avec
certaines idées et pratiques de la "critique de
la globalisation". De toute façon, un mouvement
de contestation et d'initiative qui, en s'opposant à
la globalisation actuelle, opère (aussi et précisément
d'après l'idée qu'il a de soi-même) de manière mondiale,
ne saurait éviter à prendre en considération la dimension explicite de son engagement. Car l'un des enjeux cruciaux
de la phrase "Un autre monde est possible"
- si trivial que cela puisse sembler et autant que cela
est voilé par la formulation - est qu'elle ne se laisse
plus rapporter, dans la pensée moderne, à une quelconque
issue de ce monde
vers un autre monde, comme dans le concept chrétien de monde, ni dans le sens
religieux ni dans le sens "de ce monde" ni
non plus dans le sens de la construction mentale d'un
"ordre mondial alternatif". Le concept moderne
de monde, compris comme un concept politique, désigne
une immanence
radicale: il n'y a pas d'évasion de ce monde; il
n'y a que - Marx en a tiré la conséquence révolutionnaire
dans sa célèbre 11ième thèse sur Feuerbach
- la possibilité
et nécessité de le changer.
3.
Pour le moment, il ne semble même pas y avoir de clarté
suffisante sur la fameuse globalisation ni sur la question
consistant à savoir quelle attitude la contestation
endosse en fait envers elle. Certes, la contestation
se dirige contre une politique néolibérale de la globalisation.
Or les réseaux d'information et de communication qui
"couvrent le monde entier" et à travers lesquels
cette contestation s'organise, ne font-ils pas également
partie de la globalisation? Alors, somme toute, les
manifestations sont-elles contre
la globalisation ou bien pour
celle-ci? Si elles sont pour
la globalisation - pour une globalisation, de toute
manière, qui satisferait à certaines exigences sociales
-, quelle
est donc la globalisation dont elles se portent garantes?
Par contre, quelle
est la globalisation contre
laquelle les manifestants et activistes se tournent?
Suffirait-il d'imposer certains standards sociaux, politiques
et écologiques minimaux qui seraient en mesure d'enrayer
les "effets négatifs" d'une globalisation
en elle-même désirable? Ou y a-t-il à la base de ce
qu'on appelle "globalisation" un principe
qui engendre de tels effets avec régularité, en contournant
des standards existants, en en cherchant les lacunes,
en en déplaçant les fins? Enfin: est-ce que le nom "globalisation"
désigne, après tout, quelque chose pour
ou contre quoi l'on puisse prendre position?
ou bien ce nom désigne-t-il plutôt une espèce de régularité
historique à laquelle nous serions soumis, l'inévitable
vérité historique du monde dans lequel nous sommes situés?
L'incertitude
face à ces questions est ressentie en commun: elle ne
touche pas seulement les acteurs mêmes des contestations,
mais aussi les représentants politiques et économiques
qui, lors de leurs sommets, font avancer la globalisation,
aussi bien que les publics qui suivent cette confrontation.
Elle s'exprime, en fin de compte, à travers une série
d'atténuations qu'ont connues les auto- et hétérodénominations
de la contestation: Alors qu'il y a deux ou trois ans,
on parlait encore le plus souvent d'un "mouvement
antiglobalisateur" (Antiglobalisierungsbewegung) et des "opposants de la globalisation",
ces derniers se sont progressivement transformés en
"critiques de la globalisation"; de manière
conséquente, on a fini par faire retentir l'appel à
une "autre globalisation", et dans la presse
francophone, des initiatives comme ATTAC sont depuis
longtemps revêtues de l'étiquette "alter-mondialiste".
Ce
qui pèse plus lourd, c'est que dans cette incertitude,
la globalisation devient facilement une chimère, qui
établit un accord à l'avenant trompeur au sein de l'hétérogénéité
de la contestation. Des développements comme la séparation
des différents cortèges de manifestants (en fonction
de leurs exigences politiques respectives) et surtout
l'échec des plates-formes communes de discussion
montrent que "l'hétérogénéité" peut aussi
être un euphémisme pour des ressentiments longtemps
nourris, ainsi que pour des différences politiques insurmontables,
ou encore plus, pour la reproduction des exclusions prédominantes envers certains points de vue et intérêts
politiques (qui, à ce qu'il paraît, soutiennent la même
cause). Ceci est régulièrement le cas, par exemple,
lorsque l'on cherche, notamment du côté syndicaliste,
à surmonter les effets sociaux négatifs de la globalisation
en faisant appel aux fonctions protectrices et de contrôle
du modèle historique de l'Etat-nation, sans en percevoir
l'exclusion politico-juridique constitutive des migrants
et sans tirer les conséquences du fait que les formes
de l'exploitation du travail (que cela soit dans des
pays dudit tiers-monde ou dans des pays européens) qui
contribuent à susciter les mouvements migratoires actuels
correspondent bien, encore que sous les conditions de
la globalisation, à une politique des "intérêts
nationaux".
4.
Dans un article intitulé "Globalisation ou mondialisation?",
le philosophe français Etienne Tassin a nettement contrasté
la figure d'origine classique de l'économique, le foyer
(le grec oîkos) avec la dimension d'un monde:
"[…]
le monde n'est pas un monde ni un monde commun du seul
fait d'une administration commune du système des
besoins (productions, échanges, consommations), encore
moins du seul fait d'un comportement consommatoire
identique. Un espace public est politique en ce qu'il
n'est pas économique. Le politique commence par l'établissement
d'un rapport avec celui qui est hors du foyer, avec l'étranger
qui n'entre dans aucune compensation. Car ce n'est
qu'avec lui que commence de se déployer un monde - au
lieu d'une maison, fut-elle commun."
La
dynamique néoliberale de la privatisation activerait,
par contre, "l'élimination systématique des
offices publics qui garantissent d'autres activités que
la production/consommation", et ainsi, "la
disparition du monde commun". (Il faudrait y
ajouter que cette élimination des offices publics, qui
servent à "l'institution d'un lien humain",
est en même temps accompagnée d'un renforcement des
appareils de sécurité, y compris de leur interprétation
particulière de ce qu'est un "espace public".)
Cependant,
si l'on veut repérer ce qui est spécifiquement "global",
on se trouve alors moins renvoyé à l'oîkos
grec qu'à la deuxième moitié du XVIIIième
siècle et donc à la phase formatrice de la modernité
politique: c'est-à-dire, plus particulièrement, au contexte
du développement croissant des publics de presse, de
même que d'une théorie politique qui développe, au plus
tard et de manière explicite chez Kant, une perspective
mondiale, ainsi qu'également des expéditions de Cook
et de Bougainville sur la côte orientale de l'Australie
et en Océanie, avec lesquelles le globe était, vers
1770, définitivement exploré; c'est dans ce contexte
que tant le concept de monde que le concept de global
prennent en ce temps leur forme moderne concrète. Et
ceci de manière à ce que les deux concepts se confondent
catégoriellement: c'est ainsi que Kant, par exemple,
peut expliquer le "droit cosmopolitique" (Weltbürgerrecht) de "l'hospitalité universelle" par le droit
"de commune possession de la surface de la terre
sur laquelle, en tant que sphérique, ils [les hommes]
ne peuvent se disperser à l'infini; il faut donc qu'ils
se supportent les uns à côté des autres".
En se servant d'une argumentation analogue, Hegel écrira
dans les années 1820 que la raison pour laquelle l'Amérique
du Nord n'a pas de pertinence pour sa philosophie de
l'histoire universelle ("histoire mondiale":
Weltgeschichte)
consiste en ce que lui demeure encore "largement
ouverte l'issue de la colonisation". C'est pourquoi
il n'y aurait pas (encore) de "besoin d'une ferme
concentration" et donc, pas encore de "véritable
Etat".
Dans
les deux cas, c'est la finitude
de la surface de la terre (en tant que territoire potentiel)
qui, en forçant une société mondiale (cosmopolitique)
ou civique refoulée en elle-même, ouvre et à la fois
conditionne la dimension
juridique ou historique d'un
monde; le globe représente, en fin de compte, l'incarnation
d'une finitude, et ce n'est qu'au sein de celle-ci que
se pose avec toute netteté le problème du monde (commun).
Inversement, pour me servir de termes hégéliens, il
s'agit de aufheben
la réalité du global dans un monde commun (de l'annuler
donc tout en la gardant, ou encore: de la garder tout
en l'annulant par son élévation à un nouveau niveau).
5.
Dans son livre "La création du monde ou la mondialisation",
Jean-Luc Nancy a fait remarquer les connotations d'"amassement"
qui s'attachent au concept de "global". Même
si ces connotations sont largement réprimées dans les
langues modernes, elles se perpétuent dans le double
conceptuel du "globus"/"globe" (= sphère,
motte, tas), à savoir "glomus"/"glome"
(= pelote, nœud, enflure, tumeur), ainsi que surtout
dans le mot "agglomération" (= amoncellement).
En vue de ces significations, il est effectivement difficile
de ne pas penser à la problématique de la globalisation:
Dès
l'époque du projet de la colonisation globale, si l'on
considéré celui-ci comme un projet politique,
il n'était pas seulement et pas en premier lieu question
d'une "issue" (Hegel) pour ceux qui ne voulaient
plus "se supporter" (Kant), mais avant tout
un projet de domination et de conquête, dont les motivations
majeures consistaient en l'amassement des richesses
et dont la réalité était l'exploitation des ressources
naturelles et de la force de travail humaine. Par conséquent,
l'expérience historique concrète de la globalité ne
saurait être rapportée uniquement à la finitude de la
surface de la terre, mais doit en même temps être comprise
comme expression et forme significatrice d'un projet
de pouvoir qui se poursuit malgré
et dans l'expérience
de la finitude
du globe. Il se poursuit dans la mesure où cette expérience
de la finitude lui reste extérieure, parce qu'il est
lui-même, par suite d'une logique d'amassement ou de
"capitalisation", essentiellement sans
fin et, en ce sens, infini.
Sans doute s'agit-il, cependant, pour parler encore
une fois avec Hegel, d'une infinité mauvaise,
où d'une infinité négative,
c'est-à-dire, de la continuation sans fin de la négation
du fini "lequel tout aussi bien accède derechef
à l'être",
et donc de l'implication incessante dans une contradiction.
Saisie
d'une telle manière, la globalité constitue un problème
crucial de la modernité politique, un problème cependant
par lequel elle est surtout travaillée à défaut de savoir
le résoudre. Le mot contemporain "globalisation"
est peut-être l'expression la plus juste de ce problème:
le geste prometteur ("nous allons tous en profiter"),
avec lequel il se présente, est d'autant plus creux
qu'il voile que cette même globalisation, qui prétend
faire "mondialement" avancer l'essor, le développement
et la prospérité, renforce ou engendre même des inégalités
sociales, des nouvelles relations d'exploitation et
les dépendances desdits pays en voie de développement.
Et les insignes fiers dont cette même globalisation
se pare: les progrès de la techno-science, l'extension
des technologies de communication, les réseaux d'information
qui couvrent le monde entier - ne font, en eux-mêmes,
qu'exprimer une logique indéfinie de capitalisation
(des biens, des instruments, des images, de l'information)
dont la valeur sociale est d'autant plus douteuse que
ce sont justement ces domaines qui s'avèrent aujourd'hui
de plus en plus déterminés par des agglomérations
et amoncellements de pouvoir inédits, minant la justice
de la répartition aussi bien que "l'arbitrage"
de l'information.
Ce
sont ces contradictions qui démasquent la globalisation
actuelle comme "infinité mauvaise". Et c'est
précisément dans le sens de cette infinité mauvaise
que prévaut (pour faire allusion à une célèbre formulation
de Kant): nous ne vivons pas dans une époque globalisée,
mais bien dans une époque de la globalisation.
6.
"Ce qu'on nomme 'mondialisation', cela peut-il
donner naissance à un monde, où bien à son contraire?", demande Jean-Luc Nancy
au début de son livre. Les articulations de la protestation
ne sont-elles pas l'expression politique manifeste de
cette question, l'expression politique manifeste d'une
inquiétude qui a peut-être pour raison d'être que la
dynamique de la globalisation et l'action politique
de ses décideurs ne s'effectuent justement
pas dans l'horizon de cette question? Lesquelles
seraient, par contre, les perspectives d'une "mondialisation"
qui serait effectivement guidée par l'intérêt d'un monde
commun? Ou encore, en ce qui concerne la contestation:
Y a-t-il un monde de l'antiglobalisme?
Tout
d'abord, il faut préciser ce que veut dire la notion
d'un "monde". Je suivrai trois caractérisations
générales qu'a exposés Jean-Luc Nancy:
a) Ce qu'on nomme "monde" n'appartient pas à un ordre objectif:
"Un monde n'est jamais devant moi, ou bien il est
un autre monde que le mien. Mais s'il est absolument
autre, je ne saurai même pas, ou à peine, que c'est un
monde. (…) Dès qu'un monde m'apparaît en tant que
monde, j'en partage déjà quelque chose."
Nancy définit donc le monde comme un espace
de résonances, un espace de manifestation qui ne
s'ouvre pas devant
moi, mais dans lequel j'apparais moi-même, auquel je prends part et dont les éléments renvoient les uns aux
autres et se modalisent dans une certaine tonalité.
b) C'est justement en ce sens qu'un monde se caractérise par être habité:
"Habiter, c'est nécessairement habiter un monde,
c'est-à-dire, avoir là bien plus que son séjour: son
lieu au sens fort du terme, ce qui rend possible que
quelque chose ait proprement lieu."
Un monde est donc, selon Nancy, "le
lieu commun d'un ensemble de lieux".
c) Le monde - du moins dans la compréhension post-chrétienne de monde -
est un contexte de sens qui ne renvoie à rien, c'est-à-dire
également: à aucun sens en dehors du monde:
"(…) à la dimension d'un monde, le sens ne
renvoie à rien d'autre qu'à la possibilité de sens de
ce monde."
Le fait que le sens du monde est radicalement
immanent ne signifie pas seulement qu'il ne se
laisse pas rapporter à un point ultime ou conclusif
quelconque, qui garantirait un ordre déterminable du
sens du monde, mais aussi qu'il ne s'accomplit, ne se
"remplit" nulle part et en personne dans
ce monde; le sens circule plutôt entre ceux qui
habitent ce monde et y prennent part. Mais dans cette
circulation, le monde n'est pas seulement possibilité de sens, mais aussi expérience,
à savoir "l'expérience qu'il fait de lui-même".
C'est
pour plusieurs raisons que je considère ces caractérisations
comme étant significatives: premièrement, elles formulent
- à travers un démarquage historique d'un certain concept
chrétien de monde, qui rapportait le monde comme "ici-bas"
à un sens extra-mondain - un concept moderne
de "monde"; deuxièmement
elles rendent ce concept fécond en tant que concept
politique,
en le distinguant théoriquement d'un certain concept
philosophique-scientifique de monde qui pose le "monde"
comme l'ensemble de l'ordre objectif; troisièmement,
elles démarquent le concept de monde des formes objectivantes
suggestives du monde qu'on peut rencontrer dans l'idée
des Weltanschaungen (visions idéologiques du monde) et dans toutes les
idées d'un "ordre mondial" qui serait à établir
sur base de régularités objectives de type économique
ou encore social; et quatrièmement, enfin, les caractérisations
de Nancy établissent un concept positif de "monde"
qui se réfère surtout à des questions de l'"intersubjectivité",
de la communauté, des relations sociales, et qui nous
renvoie de nouveau à l'histoire du concept politique
de monde.
7.
C'est notamment dans la philosophie politique de Kant
que ce concept politique de monde prend forme. Dans
les écrits politiques de Kant, "monde" ne
signifie plus seulement (comme dans la "Critique
de la raison pure") "l'ensemble de tous les
phénomènes" ou la "totalité de leur synthèse
[objectif]", mais devient la dimension dans laquelle
se situent les considérations de Kant, surtout en ce
qui concerne la citoyenneté mondiale: la sphère de l'intérêt
général.
De prime abord, une lecture de Kant ne semble pourtant
pas mener très loin, cela dans la mesure où ce concept
politique de monde n'est guère déterminé de manière
explicite; il est caractérisé en premier lieu par le
renvoi à "l'humanité" en tant que genre humain,
point de référence des argumentations de la philosophie
kantienne du droit et de l'histoire. Même si la notion
générique de l'humanité semble donc affirmer le "monde"
comme dimension
du politique, il s'agit ici d'une dimension qui
est toujours déjà pré-donnée - par nature et en même temps par le "droit moral"
qui pour Kant est, pour ainsi dire, inné. Ainsi, la
question du devenir
de cette dimension, qui nous importe ici, est obscurcie.
Par
ailleurs, la philosophie politique de Kant semble à
plusieurs égards dépassée historiquement: Ce n'est pas
seulement dû au fait que sa notion d'une constitution
cosmopolitique en tant qu'ordre de paix entre des Etats
souverains sur base d'un droit des gens (droit international)
paraîsse insuffisante
là où l'on assiste à une discussion des questions et
conflits politiques qui surgissent d'un transfert de
souveraineté (au cours de l'intégration européenne,
par exemple), ou des pertes de souveraineté dues à la
globalisation; cette même idée d'un cosmopolitisme réduit
à un droit des gens ne semble guère à même de résoudre
les problèmes des réfugiés et migrants de nos jours
qui ne sont simplement pas couverts par une telle idée
juridique et dont les destins montrent très clairement
l'insuffisance des idées historiques de l'ordre juridique
civique lié au cadre de l'Etat-nation, voire même de
l'idée historique des droits de l'homme.
Or
cette insuffisance pourrait elle-même s'expliquer par
ce geste kantien qui réfère le "monde" à la
notion générique - ahistorique, au fond - de l'humanité,
qui le considère ainsi comme dimension prédonnée
du politique et qui esquisse sur cette base un ordre
juridique "perpétuel". On ne devrait pas
ignorer que l'histoire des idées juridiques
universelles (non pas seulement celles de Kant, mais
aussi celles de la Révolution française, de la Révolution
américaine ou encore, celles qui étaient formulées ou
reprises après la Seconde Guerre Mondiale) renvoie
elle-même à un monde en devenir, en tant que ce sont
ces idées juridiques qui ont permis et qui permettent
d'être opposées contre l'"universalisme" des ordres juridiques existants,
là où celui-ci se révèle être la base des
exclusions et discriminations. Jacques Derrida, par
exemple, rappelle à juste titre la signification
inaccomplie de ces idées juridiques et les conçoit - à travers une réinterprétation douce, mais essentielle
de la corrélation entre "monde" et
"homme", et non sans marquer le problématique
du droit des gens - comme performatifs
juridiques, indispensables pour les discussions
actuelles:
"Aujourd'hui,
la déclaration renouvelée et réélaborée des 'Droits
de l'homme' (1948) et l'institution du concept juridique
de 'Crime contre l'humanité' (1945) forment l'horizon
de la mondialisation et du droit international, qui est
censé veiller sur elle."
Il
en reste tout de même à savoir comment
le monde peut émerger
au juste en tant que dimension politique, c'est-à-dire,
en tant que dimension qui ne devient concevable comme
dimension du
politique qu'en ce qu'elle est concrètement ouverte
et traversée. Dans la philosophie de Kant, on peut
trouver une réponse à cette question notamment
lorsqu'elle examine la possibilité de "l'accord de
la politique et de la morale".
Cette réponse pointe vers une direction bien définie:
la fonction et la constitution de la "sphère
publique", de la publicité.
8.
La question de l'accord de la politique et de la morale
se pose pour Kant de manière inéluctable parce qu'il
considère la morale et la politique comme des sphères
tout à fait différentes. Tandis que c'est la morale
qui constitue la source des principes du système du
droit, la politique n'est que la "doctrine pratique
du droit" (ausübende
Rechtslehre, la doctrine qui ne concerne donc que
la mise en application du droit)
selon les principes de la prudence d'Etat. Cette dernière
consiste pour Kant en un agir selon des buts qui à la
limite peut servir au bien-être commun. La morale, par
contre, exige un agir selon le devoir
de la loi morale de la raison, indépendamment des avantages
éventuels ou de tels ou tels buts visés. Il en résulte
cependant la possibilité du "désaccord" entre
la morale et la politique, à savoir, au moment où la
politique ne respecte pas la morale et commence à l'adapter
à ses buts respectifs; la politique aurait plutôt à
concevoir les "principes de la prudence d'Etat"
comme "conciliables avec la morale". Dès lors,
comme le dit Kant, raisonnablement "je puis bien
me représenter un politique
morale (…), mais non un moraliste
politique qui se fabrique une morale à la convenance
des intérêts de l'homme d'Etat".
S'agissant
d'une "simple
Idée de la raison", il serait donc nécessaire,
pour établir l'accord de la politique et de la morale,
"qu'elle oblige tout législateur à édicter ses
lois comme pouvant
avoir émané de la volonté collective de tout un peuple,
et à considérer tout sujet, en tant qu'il veut être
citoyen, comme s'il avait concouru à former par son
suffrage une volonté de ce genre".
Or cette formulation laisse en suspens la question de
savoir comment
une telle obligation du législateur peut être créée,
c'est-à-dire, comment l'accord de la politique et de
la morale se laisse non seulement formuler en tant qu'idée
de la raison, mais peut également être introduit dans
la réalité
d'un système de droit.
C'est
précisément le
principe de publicité (Publizität)
qui se voit assumer le rôle consistant à assurer la
conciliation réelle
de la politique et de la morale, à savoir, sous forme
d'une formulation négative et d'une formulation positive.
La première s'énonce: "Toutes les actions relatives
au droit d'autrui dont la maxime est incompatible avec
la publicité, sont injustes."
Ce principe - en tant que principe du droit
public - s'explique par le fait qu'une maxime ne
peut en aucun cas être juste, "que je ne puis avouer
publiquement, sans provoquer par là inévitablement
la résistance de tous à mon dessein"
La formulation positive du principe de la publicité
s'énonce: "Toutes les maximes qui ont
besoin de publicité (pour ne pas manquer leur but)
s'accordent avec la morale et la politique réunies." Car des maximes qui ne
peuvent atteindre leur but qu'à travers la publicité,
s'accordent nécessairement non seulement avec le droit,
mais également avec "la fin générale du public
(c'est-à-dire le bonheur)";
elles correspondent donc à la fois à la morale et à la politique.
9.
Il n'est même pas nécessaire de partager les présuppositions
de Kant (d'une moralité générale et, sur cette base,
de la possibilité de résoudre tous les antagonismes
sociaux à travers un système universel de droit ou une
politique trouvant le consentement de tous)
pour rependre l'élément crucial de son concept de publicité,
à savoir, que le concept de publicité désigne ici justement
ce principe à travers duquel les actions d'un pouvoir
législatif se médiatisent avec la sphère de la réflexion
et des intérêts sociaux. Ce n'est que pour cette raison
que se laisse comprendre, en fin de compte, le fait
que Kant détermine la publicité non seulement comme
principe du droit public, mais aussi, dans son célèbre
article sur la question des Lumières, comme principe
de l'éclaircissement / des Lumières (Aufklärung),
c'est-à-dire, dans le contexte de la philosophie kantiènne,
comme principe de transformation sociale et politique
à travers la critique publique des conditions existantes
(limitée, chez Kant, à la critique prononcée par quelqu'un
qui agit "comme savant", comme s'il était
un savant, par le biais d'"écrits"). C'est
dans ce même article que se trouve également la remarque
disant que faire un "usage public" de la raison
ne signifie rien d'autre que de s'adresser "au
public proprement dit, c'est-à-dire au monde".
Certes, le monde paraît ici une fois de plus comme sphère
pré-constituée, mais il n'en reste pas moins qu'il est
clairement renvoyé à un processus de constitution sociale: celui des Lumières en tant que
"sortie de l'homme de
sa minorité dont il est lui-même responsable"
- et donc, comme principe de genèse d'une société des
citoyens majeurs (et
des citoyennes - même si cette idée reste largement
inaccessible pour Kant) dont l'ultime perspective consiste
en la moralisation de l'Etat et de la société d'un point
de vue cosmopolitique.
Or,
dans la mesure où les prémisses de Kant reliées à une
philosophie morale semblent contestables - prémisses
selon lesquelles le monde représente l'horizon prédonné
de l'intersubjectivité ou d'un espace public dont l'unique
tâche consisterait dans la mise en œuvre des principes
moraux de la raison -, c'est justement le problème de
la constitution sociale qui passe au premier plan de
la question de la corrélation entre le monde et la publicité.
Par conséquent, les deux concepts doivent être reformulés:
il faut suppléer au concept faible
de monde, selon lequel celui-ci n'est que le simple horizon
de l'intersubjectivité ou de la société, en y ajoutant
un concept fort
qui laisse comprendre le monde comme dimension
effective des relations, actions et souffrances sociales.
En même temps, un tel concept fort de monde ne pourra
plus être référé à des notions abstraites de l'"homme"
ou de l'"humanité" en tant que genre; l'homme
est son monde,
il n'existe point en dehors d'un monde politique concret
qui est en voie de constitution permanente.
Rien ne montre cela de manière plus claire que ces politiques
des gestes humanitaires qui peuvent, certes, porter
secours dans des cas individuels, mais qui du reste
portent la responsabilité de la reproduction de la misère.
La
notion de la publicité, quant à elle, ne reste pas indifférente
à cela. Elle ne désigne dorénavant plus la forme de
l'accord possible de la politique et de la morale, mais
plutôt, pour reprendre un concept de Oskar Negt et Alexander
Kluge, la "forme organisatrice de l'expérience
sociale",
c'est-à-dire, dans notre contexte, la constitution,
elle aussi sociale, de l'expérience sociale du monde
dans la confrontation avec des contraintes de normalisation
et des exclusions données. Or cela veut dire qu'au concept
formel de
publicité s'ajoute un élément matériel,
par lequel s'explique aussi la différenciation - même
formelle - de l'espace public en des espaces publics
pluriels: celui de l'expérience / des expériences
sociale(s) concrète(s) qui s'expriment et s'articulent
dans cette différenciation. Ces publics pluriels ne
forment pourtant pas - même et justement dans le conflit
et dans l'antagonisme - un rapport de pure extériorité;
ils font partie d'un processus de constitution dont
la dimension commune
est le monde.
10.
Ce que l'on appelle aujourd'hui la globalisation semble
avoir peu à voir avec le monde
dans le sens que nous venons d'exposer. Au contraire,
"globalisation" est aujourd'hui, entre autres,
précisément le nom d'une crise de la publicité, c'est-à-dire,
tant du droit public que de l'espace public en tant
que sphère de la négociation des intérêts et des expériences
sociales. Il n'est donc pas un hasard si la contestation
critique envers la globalisation - comme symptôme et
marquage de cette crise - éclate précisément là où elle
estime pouvoir localiser le plus facilement la privation
politique de la publicité dans ce double sens.
Mais
cette contestation, pour peu qu'il soit question en
elle de la naissance d'un "autre" monde, d'un
monde "antiglobaliste", ne devra pas se borner
à la seule expression de la contestation, ni aux propositions
schématiques visant à l'établissement d'un ordre mondial
alternatif. Un public
mondial qui mériterait ce nom ne saurait être mesuré
à sa capacité de pénétrer, en une sorte de compétition,
dans les structures de publicité existantes, mais plutôt
à la mesure où il parviendra à se déterminer en partant
de processus de constitution sociaux et d'expériences
sociales, et d'y prendre part - la mesure donc où il
sera à même de créer des espaces et des temps, dans
lesquels les expressions d'expériences sociales ne peuvent
non seulement avoir lieu les unes à côté des autres,
mais entrent dans un échange et se forment dans des
nouvelles solidarisations réelles.
On
a souvent fait valoir le fait que ce sont les mécanismes
de marginalisation (entre public et privé, entre hommes
et femmes, entre propriétaires et travailleurs salariés)
inhérents à la compréhension kantienne de la publicité,
qui ont finalement abouti à sa réfutation historique,
à son démasquement de toute façon comme notion bourgeoise
dont la prétention à l'universalité est bien compatible
avec des intérêts particuliers, si ce n'est qu'elle
se met directement à leur disposition. Aujourd'hui,
il est de nouveau question d'un démasquement des mécanismes
de marginalisation spécifiques établis par le droit
et la sphère publique dans leur crise actuelle: Ce démasquement
ne peut s'opérer que sur base des expériences des groupes
sociaux concernés; cette fois, il aura surtout à concerner
- même s'il ne s'agit pas du seul aspect visé - les
mécanismes de marginalisation de la notion civique
de publicité (en tant qu'elle reste attachée au cadre
de l'Etat-nation), sur la base des expériences des réfugiés
et migrants, dans un monde qui semble avoir oublié que
ce que désigne le nom "globalisation" n'est
pas le seul principe possible de sa transformation.
Traduit
par l'auteur.
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