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Bruxelles,
avenue Franklin D. Roosevelt: une large avenue excentrée
de la capitale européenne, sur la ligne reliant un des
quartiers commerçants les plus huppés de Bruxelles et
les banlieues chics situées au sud de la ville. Ici, à
l'écart du centre, à l'écart également du quartier
européen et de ses immigrés de luxe, se trouvent une série
d'ambassades et de résidences diplomatiques, lieux
classiques de la diplomatie et de la représentation
internationales. Une de ces rangées de villas abritait
jusqu'en 1991 l'ambassade de Somalie, qui a aujourd'hui
perdu sa fonction en raison de la guerre civile
somalienne et faute de gouvernement internationalement
reconnu. Quoi qu'il se passe en "Somalie",
quels que puissent être les demandes des "Somaliens"
n'importe où dans le monde - la représentation n'en
est jusqu'à nouvel ordre plus possible dans le cadre
d'un modèle international de représentation fondé sur
l'idée et la pratique des représentations nationales.
Les photographies décolorées d'hommes politiques
somaliens accrochées aux murs de l'ambassade désertée,
les cartes sur lesquelles figure l'intégrité perdue
d'un territoire sont les témoins muets de cette
impossibilité.
Ce
n'est pas un hasard si c'est précisément le bâtiment
d'une ambassade abandonnée dans ces conditions qui est
devenu un des principaux lieux de lutte politique et
sociale des sans-papiers vivant en Belgique: l'Ambassade
Universelle. Pas tant, d'ailleurs, parce qu'en janvier
2001, lorsqu'un groupe de sans-papiers prit possession
du bâtiment, il se serait agit en premier lieu, et dans
un sens général, d'une appropriation et d'un recodage
offensifs de certains "symboles du pouvoir".
Ce qui fut davantage décisif, ce fut surtout le simple
fait qu'une ambassade abandonnée, en raison de son statut
juridique de zone extraterritoriale, représentait -
dans un double sens, tant par rapport à la Belgique
que par rapport à la Somalie - un lieu de refuge approprié. L'acte d'occupation revêt dans ce contexte un sens
précis: il se réfère à l'appropriation réelle d'une
certaine zone de protection légale, qui doit son existence
au système de la représentation diplomatique et subsiste
même après l'effondrement ponctuel de celui-ci; il revendique
le bout de terrain qui se trouve sous ses pieds et qui
subsiste à la frontière précaire entre la représentation
et l'impossibilité de celle-ci. Ce qui peut naître de
cette manière est en effet, comme l'a écrit Tristan
Wibault dans un texte sur l'Ambassade Universelle, tout
d'abord un "habitat micropolitique":
la possibilité toujours précaire d'un séjour en deçà
de tout territoire.
Témoignent
de la précarité de cette possibilité tant les antécédents
immédiats de l'Ambassade Universelle que son premier
domaine d'activité central. Depuis 1998, un groupe de
sans-papiers occupait l'église du Béguinage, au centre
de Bruxelles. Lorsque l'occupation pris brusquement
fin en 2000 à la suite d'un incendie dont l'origine
reste mystérieuse, les autorités belges proposèrent
d'héberger les sans-papiers de façon dispersée dans
différentes villes belges. Le réseau renforcé des sans-papiers
et des sympathisants, qui s'était créé au cours des
confrontations permanentes avec les autorités, eu cependant
vite fait de repérer un autre lieu, à savoir l'ambassade
somalienne désertée. Une fois les travaux de rénovation
nécessaires achevés, le travail de l'Ambassade se focalisa
tout d'abord, dans le contexte de la campagne de régularisation
annoncée en 1999 par le gouvernement belge "arc-en-ciel"
(libéraux, socialistes et écologistes), sur l'échange
d'expériences ainsi que sur l'offre d'un soutien juridique
dans le cadre des procédures de régularisation. La véritable
création de l'Ambassade Universelle n'eut lieu qu'une
petite année après le début de l'occupation du bâtiment,
lorsque fut proclamée en décembre 2001, juste avant
le sommet européen de Laeken (à Bruxelles), la Déclaration
de l'Ambassade Universelle.
Le
processus de régularisation exceptionnelle, lancé en
Belgique principalement sous l'effet de la forte indignation
publique consécutive à la mort de Sémira Adamu, une
jeune femme de 20 ans décédée au cours de son expulsion
en 1998, montre précisément, et avec une grande clarté,
les lacunes qui caractérisent même les politiques migratoires
se montrant "libérales": à côté de la trentaine
de milliers de demandes de régularisation ayant reçu
une réponse positive, on comptait une foule de demandes
non traitées, refusées ou même jamais introduites en
raison des critères édictés; pour toutes les personnes
dont le séjour n'était pas régularisé une fois la campagne
terminée, "seules la répression et l'expulsion
[étaient] à attendre", comme l'énonce la Déclaration
de l'Ambassade Universelle. Le revers des régularisations
fut le recours accru aux expulsions ainsi que la poursuite
de l'utilisation intensive des six centres fermés construits
dans les années 1990. Mais surtout, toute campagne de
régularisation mène tout au plus, comme il est écrit
dans la Déclaration,
à un "nettoyage temporaire de la clandestinité
apparente"; elle ne change rien au fait fondamental
de la production
sociale, économique et politique permanente de la clandestinité,
à laquelle nous sommes confrontés à l'heure actuelle.
L'analyse
de l'Ambassade Universelle est sans ambiguïté sur ce
point. La nouvelle figure sociale du sans-papiers apparaît
notamment aux points d'intersection dispersés du régime
économique de la globalisation néolibérale et du régime
juridico-politique de l'Etat-nation, là où les nouveaux
rejets et inclusions de l'un croisent les mécanismes
d'inclusion/exclusion de l'autre. Alors que les mouvements
migratoires actuels trouvent pour une grande part leur
origine dans les effets de la destruction, par la globalisation,
des économies traditionnelles ainsi que dans ceux des
politiques d'austérité imposées par les institutions
internationales dans les pays d'origine, nous assistons,
dans les pays industrialisés classiques, à la précarisation
juridique et au déclassement social massifs de migrants,
ainsi qu'à l'apparition de nouvelles formes d'exploitation,
en particulier dans les industries de sous-traitance,
dans le secteur agricole et les emplois à bas salaires
du secteur des services. "Le clandestin, comme
figure inversée, est un travailleur délocalisé du Tiers-monde
dans nos quartiers", lit-on à cet égard dans la
Déclaration.
La politique officielle semble ne connaître que deux
réactions au fossé qui se creuse de plus en plus entre
des situations économiques personnelles qui s'aggravent
et différents degrés de privation de droits sociaux
liés à la nationalité - la répression policière et le
modèle de l'ouverture sélective des frontières et du
travail temporaire international, qui sert certains
intérêts économiques: "Le travail impose une norme
d'inclusion hors du droit."
Il
s'agit d'une norme de précarité qui se poursuit de la
situation de travail au chômage, de la privation de
droits sociaux à la contestation du simple droit de
séjour et qui culmine avec l'existence de sans-papiers.
L'existence sans papiers se caractérise surtout, en
conséquence, par une multitude de techniques de survie
qui se développent dans le cadre d'une fragmentation
de situations difficiles. Ce n'est de ce fait pas seulement
l'exclusion des droits politiques qui s'oppose à l'articulation
politique de l'évidence sociale de l'existence sans
papiers, mais avant tout l'atomisation sociale que subit
cette existence.
C'est
précisément ici qu'il faut voir la raison pour laquelle
les activités de l'Ambassade Universelle ne se limitent
ni au soutien individuel (selon le modèle du travail
social), ni aux actions directes de contestation ou
à la formulation de revendications-programme
(selon les modèles du militantisme ou de la représentation
politique d'intérêts). Le pivot des diverses activités
consiste bien davantage en la tentative de combattre
la situation de départ de l'atomisation sociale en créant
un contexte d'expérience et d'articulation là où, en
premier lieu, un tel contexte ne peut être présupposé
en raison des effets dispersés du déclassement. Cela
permet de comprendre l'importance décisive de l'échange,
de la production de textes (ou d'œuvres théâtrales)
ainsi que des témoignages - qui associent les expériences
concrètes de sans-papiers et des analyses structurelles.
Le contexte d'articulation dont il est question ici
ne se limite par ailleurs aucunement à l'environnement
direct de l'Ambassade, mais apporte également un soutien
aux capacités de mobilisation et d'intervention dans
des situations de conflit se produisant ailleurs - comme
par exemple lors de plusieurs grèves de la faim dans
des églises ou bâtiments universitaires à Bruxelles,
au moyen desquelles des groupes de réfugiés afghans
et iraniens réagirent en 2003 à la délivrance d'ordres
de quitter le territoire.
Ce
qui est opposé à la production sociale de clandestinité,
c'est donc en fin de compte la production sociale d'un
contexte de vie qui permet de traduire l'évidence sociale
de l'existence des sans-papiers en une articulation
politique. C'est ce qui permet aussi de comprendre le
refus net que l'Ambassade Universelle oppose à l'idée
abstraite d'un "droit cosmopolite": "Un
hypothétique statut de citoyen du monde est une abstraction
inutile. L'appartenance planétaire n'est pas un statut,
c'est une réalité factuelle." Le défi qui s'articule
à l'Ambassade Universelle consiste bien plus - pour
citer encore une fois Tristan Wibault - à appeler "un
nouveau rapport du sujet de droit au sujet productif",
c'est-à-dire à un sujet social en devenir, tel qu'il
se manifeste dans les processus actuels de recomposition
sociale. Le fait que ce sujet ne soit pas représentable
dans le cadre des ordres juridiques nationaux ne signifie
pas pour autant qu'il serait représentable dans un "ordre
juridique mondial", dont la seule idée que nous
possédions est celle d'une version supérieure, mais
par là même allégée et peu contraignante, des systèmes
juridiques nationaux.
Par
contre, l'universalité de l'Ambassade Universelle n'appartient
pas à un ordre de l'être et de la représentation, mais
à un ordre du devenir; elle ne prend pas pour modèle
l'idée abstraite du global totalisant, mais le local
en tant qu' "espace habité" qui se reconstitue
en permanence par le fait de pratiques sociales et dont
les évidences forment la base sur laquelle le droit
doit se vérifier s'il ne veut pas dégénérer en non-droit.
Ce concept du local, qui est central dans la Déclaration,
inclut aussi bien la possibilité de rester que la possibilité
de se déplacer - en Europe comme dans tous les lieux
où les perspectives d'une existence locale sont détruites
chaque jour. Le séjour précaire qu'offre l'Ambassade
Universelle se situe, jusqu'à nouvel ordre, quelque
part entre un lieu de refuge et cette double possibilité,
dont la libération des diktats du territoire doit encore
être obtenue.
Traduit
par Julie Bingen
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