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C'est
aujourd'hui un lieu commun que de parler de "sphères
publiques transnationales". Au sein du milieu académique
nous prenons de plus en plus connaissance de références
à des "sphères publiques diasporiques", à
des "sphères publiques régionales" et même
à une "sphère publique globale" en émergence.
Et de telles expressions ont une raison bien claire. Les
sciences des média présentent une littérature de plus
en plus abondante qui témoigne de l'existence d'arènes
discursives transcendant les frontières de nations et
d'États. De plus, nombreux sont les scientifiques qui,
dans le domaine des Cultural Studies et des sciences
culturelles, tracent avec raffinement non seulement les
contours de telles arènes mais aussi les courants
d'images et de signes qui les traversent. Ainsi, l'idée
d'une "sphère publique transnationale" se présente
intuitivement comme étant plausible, car elle semble se
référer à des effets réels sur la réalité sociale.
Néanmoins,
cette idée soulève un problème théorique. Le concept
de sphère publique n'a, en effet, pas été développé
pour simplement comprendre des courants de communications
empiriques, mais pour contribuer à une théorie de démocratie
normative, politique. Dans cette théorie, la sphère
publique est conçue comme un espace de production communicative
d'opinion publique, et ce sous des formes qui sont censées
assurer une validité morale et politique (du moins dans
une certaine mesure). Il importe ainsi de retenir qui
participe, et dans quelles conditions il/elle le fait.
De plus, une sphère publique doit être un véhicule de
mobilisation d'opinion publique fonctionnant comme force
politique. Elle devrait renforcer les citoyens en leur
donnant du pouvoir face aux pouvoirs privés et en leur
permettant d'exercer une influence sur l'État. C'est
pourquoi une sphère publique est censée correspondre
à un pouvoir souverain auquel ses processus de communications
sont finalement adressés. Dans l'ensemble, ces deux
idées – la validité de l'opinion publique et le pouvoir
citoyens face à l'État – sont tout aussi indispensables
l'une que l'autre au concept de sphère publique dans
le cadre de la théorie de démocratie. Sans elles, le
concept perd sa force de critique et sa pertinence
politique.
Il
n'est cependant pas si facile d'établir un lien entre
ces deux caractéristiques et les arènes discursives
que nous désignons aujourd'hui par le terme de "sphères
publiques transnationales". Il s'avère difficile
d'identifier la notion d'opinion publique valide à celle
d'arènes communicatives dans lesquelles ceux qui sont
impliqués dans l'échange communicatif ne constituent
pas de citoyenneté politique. De plus, il est difficile
d'associer l'idée de pouvoir communicatif à des espaces
discursifs qui coïncideraient avec des États souverains.
C'est pourquoi il n'y a aucune clarté quant à la signification
de la notion de "sphères publiques transnationales"
dont on parle aujourd'hui. Du point de vue de la théorie
de démocratie du moins, cette expression ressemble quelque
peu à une oxymore.
Cependant,
nous ne devrions pas pour autant jeter par-dessus bord
la notion d'une "sphère publique transnationale"
de façon trop hâtive. Selon moi, une telle notion est
indispensable à ceux qui, parmi nous, poursuivent l'objectif
de reconstruire la théorie de démocratie dans la "constellation
post-nationale" actuelle. Il ne suffira cependant
pas de ne se référer à de telles sphères publiques qu'en
suivant d'une façon relativement légère l'idée du "common
sense", comme si nous savions déjà de quoi il en
retourne. Il sera bien au contraire indispensable de
remonter aux origines, de problématiser la théorie de
la sphère publique et finalement de redéfinir ses conceptions
de validité et de pouvoir communicatif. En faisant cela,
un défi particulier consistera à suivre cette fine ligne
qui existe entre deux approches tout aussi insatisfaisante
l'une que l'autre. D'une part, il conviendrait d'éviter
une approche empiriste qui ne fait que simplement adapter
la théorie aux réalités existantes, étant donné qu'un
tel accès sacrifie la force normative. D'autre part,
il conviendrait tout autant d'éviter une approche excessivement
externaliste qui se réfère à une théorie idéale afin
de condamner la réalité sociale, étant donné qu'un tel
accès sacrifie, lui, le potentiel critique. L'alternative
résiderait plutôt dans une approche critique-théorique
qui tenterait de localiser des standards normatifs ainsi
que des possibilités politiques émancipatoires justement
au sein de la constellation même qui est actuellement
en évolution.
Ce
projet se trouve toutefois confronté à une grande difficulté.
Depuis ses débuts, la théorie de la sphère publique
a toujours été implicitement westphalienne
et/ou nationaliste; elle a toujours présupposé de manière
tacite un cadre westphalien et/ou national. Il en va
(largement) de même également pour les différentes critiques/reconstructions
de la théorie de la sphère publique formulées selon
le genre, la "race" et la classe sociale.
Ce n'est que récemment que les fondements nationaux-westphaliens
de la théorie de la sphère publique ont été problématisés.
L'émergence croissante de phénomènes transnationaux
associés à la "globalisation", au "post-colonialisme",
au "multiculturalisme", a permis - et engendré
la nécessité - de repenser la théorie de la sphère publique
dans un cadre transnational. Ces développements nous
oblige à nous confronter à la question difficile: le
concept de sphère publique est-il aussi pleinement marqué
par des caractéristiques nationales-westphaliennes dans
sa structure notionnelle profonde, qu'il est impossible
de le préserver comme instrument critique d'une théorisation
du présent? Ou, le concept peut-il être reconstruit
dans un cadre transnational? Dans ce dernier cas, la
tâche ne consisterait pas simplement à conceptualiser
des sphères publiques transnationales en tant qu'institutions
réellement existantes. Il faudrait bien plus reformuler
la théorie critique de la sphère publique d'une façon qui ferait la
lumière sur les possibilités émancipatoires de la "constellation
post-nationale" actuelle.
Dans
ce texte, j'aimerais commencer par une explication des
paramètres d'une telle discussion. Je délimiterai le
terrain et je soulèverai plutôt des questions que de
proposer des réponses définitives. Je commence néanmoins
par la supposition que la théorie de la sphère publique
représente en principe une ressource critique-conceptuelle
importante qu'il conviendrait, lorsque cela est possible,
de reconstruire plutôt que d'abandonner. Mon discours
est constitué de trois étapes. Tout d'abord, je dégagerai
les conditions préalables de la théorie traditionnelle
de la sphère publique qui sont implicitement nationales-westphaliennes;
ensuite, je montrerai que ces conditions préalables
continuent d'exister dans les grandes critiques et appropriations
féministes et anti-racistes de la théorie. En deuxième
lieu, j'identifierai des aspects spécifiques de la transnationalité
qui font paraître problématique tant la théorie traditionnelle
de la sphère publique que ses contre-théorisations féministes
et anti-racistes. Enfin, je proposerai
quelques stratégies à travers lesquelles les partisans
de la théorie de la sphère publique pourraient commencer
à répondre à ces défis.
Dans
l'ensemble, mon objectif est de repolitiser la théorie
de la sphère publique qui court actuellement le danger
d'être dépolitisé. Comme nous allons le voir, cela exige
que l'on repense le problème de sa portée.
I.
La théorie traditionnelle de la sphère publique et ses
contre-théorisations critiques: thématiser le cadre
national-westphalien implicite
J'aimerais
commencer par évoquer quelques caractéristiques analytiques
de la théorie de la sphère publique par rapport au locus
classicus de toutes les discussions, c'est-à-dire à
l'ouvrage de Jürgen Habermas Strukturwandel
der Öffentlichkeit (L'espace
public). L'étude de Habermas travaillait sur deux
niveaux: 1) le niveau empirique-historique-institutionnel
et 2) un niveau idéologique-critique / normatif-idéal.
Sur les deux plans, la sphère publique est conceptualisée
comme coextensive avec un État(-nation) territorial
souverain. La représentation de la sphère publique par
Habermas reposait du moins de façon tacite sur six conditions
préalables au minimum, dont toutes étaient implicitement
westphaliennes. Habermas associait
tacitement la
sphère publique à …
1)
…
un appareil étatique westphalien-national exerçant un
pouvoir souverain sur un territoire limité ainsi que
ses habitants,
2)
…
une économie westphalienne-nationale qui était liée
à un territoire, constituée de façon légale et
soumise au principe de régulation étatique,
3)
…
une citoyenneté westphalienne-nationale résidant sur
le territoire westphalien-national et présentant une série
d'intérêts communs (westphaliens-nationaux), qui eux
aussi, étaient pour la plupart constitués par et conçus
selon les besoins de l'économie westphalienne-nationale,
4)
…
une langue nationale constituant le moyen de
communication publique,
5)
…
une littérature westphalienne-nationale, constituant le
moyen de formation et de reproduction d'une orientation
subjective (westphalienne-nationale) selon une communauté
imaginée (westphalienne-nationale), et donc d'une
identité westphalienne-nationale,
6)
…
une infrastructure de communication
westphalienne-nationale: une presse
westphalienne-nationale puis, plus tard, des média de
radio transmettant les informations
westphaliennes-nationales.
Orientée
selon un projet politique précis, la théorie de la sphère
publique établit, d'une manière idéale/idéologique spécifique,
un rapport de référence entre ces éléments institutionnels.
Il s'agit de l'explication de la manière dont un corps
de l'opinion publique (westphalienne-nationale) est
engendré à travers des processus (westphaliens-nationaux)
de communication (dans la langue westphalienne-nationale
et à travers la presse westphalienne-nationale). Cette
opinion devrait quant à elle refléter l'intérêt général
(westphalien-national), engendré à travers la communication,
de la citoyenneté (westphalienne-nationale) en ce qui
concerne la gestion et l'ordre des conditions de vie
communes (westphaliennes-nationales), tout particulièrement
celui de l'économie (nationale). Outre cela, il s'agit
de donner du pouvoir à l'opinion publique (westphalienne-nationale)
engendrée de cette manière face aux instances privées
du pouvoir et à l'État-nation, afin d'engager l'État
à se justifier face à la citoyenneté (westphalienne-nationale)
et de "rationaliser" la domination étatique
(westphalienne). Vue sous cet angle, la sphère publique
(nationale) constitue une composante institutionnelle
vitale de la démocratie (westphalienne-nationale).
D'un
point de vue empirique, la théorie de la sphère publique
fait ainsi la lumière sur les processus historiques
de la démocratisation de l'Ètat national-westphalien,
aussi incomplets ces processus soient-ils. D'un point
de vue normatif, elle apporte une contribution à la
théorie de démocratie westphalienne-nationale. Sur les
deux plans, elle sert de mesure permettant d'identifier
et de soumettre à une critique les déficits démocratiques
d'États westphaliens réellement existants. Tous/toutes
les citoyens/nes sont-ils/elles véritablement des membres
à part entière de la sphère publique? Peuvent-ils/elles
tous/toutes y participer dans les mêmes conditions?
La propriété privée des média westphaliens-nationaux
engendre-t-elle une distorsion des processus westphaliens-nationaux
de formation d'opinion publique? L'opinion publique
westphalienne-nationale dispose-t-elle d'un pouvoir
communicatif suffisamment efficace afin de dompter le
pouvoir privé? Est-elle capable de suffisamment influencer
l'État westphalien-national que pour rationaliser sa
domination?
Dans
la mesure où la théorie de la sphère publique classique
nous appelait à explorer de telles questions, elle engendrait
en même temps une théorie critique d'un projet politique
précis: le projet d'une démocratisation de l'État-nation
westphalien moderne. La critique de cette théorie s'est
pour la plupart concentrée sur la garantie de l'inclusion
totale des citoyens qui étaient exclus ou marginalisés
dans ce cadre même: les travailleurs, les femmes, les
minorités ethniques, et les pauvres.
Mon
propre effort de "repenser l'espace public"
représente un exemple à cet égard. Dans un article,
originairement publié en 1992, j'exprimais quatre critiques
de ce que j'appelais, en rejoignant Habermas, le "modèle
libéral de la sphère publique bourgeoise".
J'argumentais dans un premier temps en disant que contrairement
à ce modèle, il était impossible, d'un point de vue
factuel, pour des interlocuteurs au sein d'une sphère
publique d'exclure des différences de statuts et de
délibérer "comme si" ils étaient des égaux
sociaux, lorsqu'ils ne l'étaient pas; d'où je déduisais
que l'égalité sociale est une condition nécessaire à
la démocratie politique. Deuxièmement, j'argumentais
par opposition au modèle bourgeois en disant qu'une
seule sphère publique intégrale n'est pas toujours préférable
à un nexus de multiples sphères publiques; et j'indiquais
que l'augmentation de contre-publics subalternes pourrait,
dans des sociétés stratifiées, représenter un pas en
avant vers plus de démocratie. Troisièmement, je réfutais
l'avis bourgeois-libéral selon lequel les discours publics
devraient être limités à la délibération du bien commun,
et selon lequel l'apparition "d'intérêts privés"
ou de "thèmes privés" est en principe non
désirable. Enfin, je contestais en quatrième lieu l'avis
bourgeois selon lequel une sphère publique démocratique
qui fonctionne doit obligatoirement toujours opérer
une séparation très nette entre la société civile et
l'État. Dans chacun de ces cas, je démontrais que le
modèle bourgeois limitait de manière illégitime la portée
de la démocratie. Et je soutenais au contraire un modèle
post-bourgeois.
Aussi
loin que cette critique soit allée, elle semble toujours
pertinente. Cependant, entre-temps je pense qu'elle
n'allait pas assez loin. En se concentrant en grande
partie surtout sur le fait de surmonter les possibilités
de participation inégales au sein des sphères publiques
westphaliennes-nationales, ma critique constituait une
radicalisation du projet de démocratie westphalien-national.
Afin de surmonter les limitations du modèle bourgeois-libéral,
je cherchais à assurer un plein accès et une égalité
réelle quant à la participation de ceux que le modèle
excluait ou marginalisait: les femmes, les minorités
et les pauvres. Toutefois, j'oubliais de remettre en
question les six conditions préalables westphaliennes-nationales
de la théorie classique de la sphère publique.
II.
La constellation post-nationale: problématiser le cadre
national
Or,
de nos jours, chacune des six conditions préalables
nationales de la théorie de la sphère publique s'avère
problématique sinon tout simplement et manifestement
contrefactuelle. J'aimerais de nouveau les examiner
dans l'ordre en commençant par:
1) La souveraineté
étatique westphalienne-nationale
Plusieurs
développements remettent en question la présupposition
d'un État souverain westphalien-national, défini par
son territoire, telle que l'expose la théorie de la
sphère publique – État souverain qui devrait être le
destinataire de la communication publique. N'étant plus
unie à un seul endroit institutionnel, la souveraineté
s'est désagrégée, divisée en plusieurs fonctions distinctes
et est attribuée à plusieurs domaines d'action distincts
qui opèrent quant à eux à divers niveaux, certains au
niveau global, certains au niveau régional, certains
au niveau local et sous-national. Suite à des "interventions
humanitaires", à des "opérations de maintien
de la paix", à la "guerre contre le terrorisme"
et à beaucoup d'accords multilatéraux de sécurité, les
fonctions militaires et sécuritaires sont séparées,
relocalisées et réarrangées. De même, le droit pénal
et les fonctions de contrôle ont été séparés, refusionnés
et orientés vers de nouvelles mesures, parfois vers
le haut, comme dans le cas du Tribunal International
pour Crimes de Guerre, de la Cour Pénale Internationale,
de la "juridiction universelle" et d'Interpol;
mais tout de même aussi parfois vers le bas, comme dans
le cas des tribunaux tribaux et de la privatisation
de prisons. De plus, entre-temps le concept du droit
contractuel est, lui aussi, reformulé en raison de l'apparition
de régimes privés, transnationaux afin de pouvoir résoudre
des conflits commerciaux (une réanimation de la lex
mercatoria). Des fonctions de direction économique sont
davantage élargies vers le haut face à des blocs de
commerce régionaux comme cela est par exemple le cas
de l'Union Européenne, de la NAFTA et du Mercosur, mais
aussi par rapport à des institutions transnationales
formelles et informelles telles que la Banque Mondiale,
le FMI et le Forum Économique Mondial; cependant, l'on
observe également une réorganisation vers le bas par
rapport à des administrations communales et des autorités
provinciales qui se montre de plus en plus responsables
vis-à-vis de la promotion du développement, de la régulation
des salaires et des impôts mais aussi de la mise à disposition
de mesures d'assistance sociale.
C'est
pourquoi nous observons de manière générale l'apparition
d'une nouvelle structure de souveraineté à plusieurs
niveaux, un édifice complexe dans lequel le pays ne
représente qu'un niveau à côté d'autres. Par conséquent,
aujourd'hui les États ne jouissent plus d'une souveraineté
illimitée sur des territoires et des groupes de populations
clairement délimités. Cependant, étant donné que la
communication de la sphère publique est, par définition,
adressée en premier lieu à des États, elle ne peut guère
remplir aujourd'hui la fonction d'une rationalisation
de domination souveraine puisque cette dernière est
souvent exercée ailleurs, c'est-à-dire par des acteurs
non-étatiques et des institutions trans-étatiques.
2)
L'économie nationale westphalienne
Divers
développements remettent aussi en question la présomption
de la théorie de la sphère publique selon laquelle une
économie westphalienne-nationale ferait l'objet
principal d'affaires publics et constituerait le point
de référence principal pour la mise en avant d'un intérêt
général westphalien-national. Il nous suffit de
prendre en considération le Outsourcing, les
entreprises transnationales et l'enregistrement
d'entreprises "offshore" pour reconnaître à
quel point une production à principe
westphalien-national commence à devenir une fiction. Il
nous suffit également d'indiquer les marchés
financiers mondiaux, l'Euro et la chute du cours de la
monnaie argentine pour deviner à quel point les contrôles
monétaires nationaux sont éphémères. Dans ces
conditions, la seule idée d'une économie nationale
s'avère suspecte, sans parler d'une économie régulée
par un État westphalien-national. Cependant, si la
communication de la sphère publique se réfère en
grande partie à la gestion étatique westphalienne
d'une économie westphalienne-nationale, elle ne peut
pas, aujourd'hui, servir à produire un intérêt général
afin de rationaliser la domination, de démocratiser
l'orientation de l'économie et "d'apprivoiser les
marchés à travers la politique", étant donné
que les processus qui déterminent les relations économiques
dépassent le cadre westphalien-national.
3)
La citoyenneté westphalienne-nationale
Divers
changements problématisent en outre la présupposition
de la théorie de la sphère publique selon laquelle une
citoyenneté westphalienne-nationale devrait constituer
le sujet de la communication de la sphère publique. L'émergence
accrue de phénomènes tels que la migration, la
diaspora, la double citoyenneté, l'appartenance à des
communautés indigènes et la multiplicité de domiciles
ont rendu ridicule la présomption d'une citoyenneté
nationale, exclusive et à délimitation exacte qui est
déterminée par la domiciliation sur un territoire
national. Entre-temps, tous les États comptent sur leur
territoire des gens qui ne sont pas citoyens du pays
qu'ils habitent et chaque nationalité s'avère éparpillée
sur différents territoires. En réalité, la plupart
des États sont aujourd'hui multiculturels et/ou
multinationaux même s'ils insistent à le refuser. Par
conséquent, la nationalité et la citoyenneté ne coïncident
pas. Toutefois, si les sujets de la communication dans
la sphère publique sont des membres de la même nation
et sont donc des concitoyens, une telle communication ne
peut plus remplir la fonction classique de mobiliser
ceux qui constituent une "communauté de destin"
afin d'exercer un contrôle démocratique sur les
instances de pouvoir qui déterminent leurs conditions
de vie fondamentales. Non seulement de telles instances
se sont déplacées, mais les personnes qu'elles
concernent ne constituent plus de communauté politique
non plus.
4)
La langue nationale
Divers
développements qualifient également de problématique
la présupposition d'une seule langue nationale qui
devrait constituer le moyen linguistique de
communication en public telle qu'elle est établie dans
la théorie de la sphère publique. Étant donné le mélange
de population que j'ai mentionné précédemment, les
langues nationales ne correspondent plus aux États.
Toutefois, le problème ne réside pas seulement dans le
fait que des langues officielles ont été renforcées
au détriment de dialectes locaux et régionaux quand
bien même cela est vrai. Le problème réside bien plus
également dans le fait que des États existants sont en
réalité multilingues tandis que des groupes
linguistiques s'avèrent éparpillés sur des
territoires et qu'un nombre croissant de personnes sont
multilingues. Entre-temps, l'anglais est devenu la
lingua franca de l'économie globale et du
divertissement des masses, sans parler de son
utilisation en milieu universitaire. La langue reste
cependant un facteur politique perturbateur qui menace
de provoquer l'implosion de pays tels que la Belgique, même
si ce n'est plus le cas pour le Canada, alors qu'elle
rend difficile des efforts de démocratisation entrepris
par des pays tels que l'Afrique du Sud ou des efforts en
vue d'établir des formations transnationales telles que
l'UE. C'est pourquoi il est à constater que des sphères
publiques à caractère westphalien-national et
unilingue échouent lorsqu'il s'agit de créer une
communauté de communication incluant tous les citoyens.
Dans la mesure où des sphères publiques correspondent
cependant à des communautés linguistiques, ils sont en
même temps géographiquement disséminés et ne
correspondent pas à une citoyenneté quelconque. En
tous les cas, il est difficile de comprendre comment des
sphères publiques peuvent servir à constituer un
contre-pouvoir démocratique face à l'État.
5)
La littérature westphalienne-nationale
Ces
développements remettent également en question la présupposition
d'une littérature nationale dans la théorie de la sphère
publique, dont on présumait qu'elle était un moyen
permettant la formation d'une identité nationale
solidaire. Par contre, il est cependant important de
tenir compte de l'émergence accrue d'une hybridité et
d'une hybridation culturelle, y compris l'avènement
d'une "littérature mondiale". Ce dont il faut
également tenir compte, c'est la montée d'un
divertissement de masse, qu'il soit purement américain,
du même genre que celui-ci ou américanisant. Enfin, il
convient de ne pas perdre de vue la montée
spectaculaire de la culture visuelle, ou mieux, l'avancée
de l'aspect visuel dans la culture et le déclin relatif
des média de la presse écrite, de la littérature etc.
Compte tenu de tous ces éléments, il est difficile de
réserver une priorité conceptuelle à la formation
culturelle littéraire (nationale) considérée par
Habermas (et Benedict Anderson) comme moyen de véhiculer
la cristallisation d'une attitude subjective des
interlocuteurs de la sphère publique. Au contraire, étant
donné que des sphères publiques dépendent du soutien
culturel d'une identité nationale ancrée dans une
culture littéraire nationale, leur fonctionnement
effectif est difficilement constatable en l'absence de
telles bases.
6)
L'infrastructure de communication westphalienne-nationale
Des
développements similaires remettent aussi en question
l'infrastructure communicative westphalienne-nationale
présupposée par la théorie de la sphère publique,
dont l'on attendait qu'elle soutienne une série de
processus communicatifs qui, quel que soit le degré de
décentration qu'ils présentent, étaient suffisamment
cohérents et politiquement concentrés afin de résulter
ensemble en une "opinion publique". Dans ce
contexte, il ne s'agirait que de prendre en compte la
croissance du nombre de média de niches qui peuvent être
tout aussi sub-nationaux que transnationaux, mais qui ne
fonctionnent en aucun cas comme des médias
westphaliens-nationaux qui, eux, aspirent au contrôle
du pouvoir étatique westphalien-national. En outre, la
concentration de propriété fortement accrue dans le
domaine des média devrait être prise en compte,
particulièrement dans le domaine des entreprises
transnationales qui malgré leur portée immense ne
visent pas du tout à contrôler le pouvoir
transnational. À cela s'ajoute le fait que beaucoup de
pays ont privatisé des média publics avec des résultats
nettement mitigés: d'une part, il y a l'attente d'une
presse plus indépendante et d'une télévision plus
autonome ainsi que de l'offre de programmes populaires
plus inclusifs; d'autre part, il en résulte une
expansion plus prononcée de la logique du marché, une
augmentation du pouvoir de la publicité et de formes
mixtes douteuses telles que la radio de bavardage et
"l'infotainment". Et enfin, nous devrions
aussi songer aux technologies de l'information électroniques,
à large bande et par voie de satellites, qui
transmettent immédiatement toute information en
contournant des contrôles étatiques westphaliens. Dans
l'ensemble, tous ces développements signalent une dénationalisation
de l'infrastructure communicative. Bien sûr, cela
engendre certaines nouvelles possibilités de formation
d'opinion publique critique. Cependant, cela engendre
aussi un morcellement et une complication de plus en
plus prononcés des flux de communication. Finalement,
cela a pour conséquence de saper aussi bien la création
d'une opinion publique critique reposant sur une large
base que sa mobilisation comme pouvoir communicatif
efficace.
De
façon générale, les sphères publiques s'avèrent ainsi
de plus en plus transnationales ou postnationales sur
chacun des éléments constitutifs d'une opinion publique.
Le "qui" de la communication, qui était auparavant
théorisé comme une citoyenneté westphalienne-nationale,
représente entre-temps un amoncellement de sujets de
communication dispersés. Le "quoi" de la communication,
qui était auparavant théorisé comme intérêt westphalien-national
ancré dans une économie westphalienne-nationale, s'étend
entre-temps sur des portées énormes de la planète, dans
une communauté de destin et de risque transnationale
qui ne se reflète néanmoins pas dans des solidarités
et des identités d'une pareille expansion. Le "où"
de la communication, qui était autrefois conceptualisé
comme territoire westphalien-national, s'avère désormais
être un cyperespace déterritorialisé. Le "comment"
de la communication, autrefois considéré comme média
de presse écrite westphaliens, comprend à présent un
nexus étendu, translinguistique de cultures visuelles
morcelées qui se recouvrent. Et finalement, les destinataires
de la communication, qui étaient auparavant conçus comme
pouvoir étatique westphalien comptable envers l'opinion
publique, se présentent entre-temps comme un mélange
amorphe de pouvoirs publics et privés transnationaux
(caractérisés de manière suggestive par Robert Cose
comme "le nébuleux") qui n'est ni facile à
identifier ni susceptible de devoir rendre des comptes.
III.
Repenser le public – à nouveau
Ces
développements soulèvent la question de savoir si et
comment des sphères publiques, qui peuvent remplir ces
tâches politiques démocratiques auxquelles elles étaient
associées, sont aujourd'hui pensables. Est-ce par exemple
imaginable que des sphères publiques engendrent aujourd'hui
une opinion publique au sens fort des compréhensions
bien réfléchies de l'intérêt général filtré par une
argumentation juste, inclusive, critique et ouverte
à toute personne concernée? Et, est-il pensable que
des sphères publiques donnent aujourd'hui à une telle
opinion publique le pouvoir de restreindre les pouvoirs
souverains ou leurs équivalents fonctionnels? Quels
types de changements (institutionnels, économiques,
culturels et communicatifs) seraient nécessaires afin
de pouvoir, ne serait-ce que, s'imaginer un rôle véritablement
démocratique (ou démocratisant) pour des sphères publiques
transnationales dans les conditions actuelles? Où sont
les pouvoirs souverains qui devraient aujourd'hui être
restreints par l'opinion publique? Quels groupes du
public sont importants pour quels pouvoirs? Qui sont
les membres importants d'un certain public? Dans quelle
ou quelles langue/s et à travers quels média devraient-ils
communiquer? Et grâce à quelle infrastructure communicative?
La
réponse à ces questions nous demande d'identifier les
disjonctions décisives ou les discordances quant aux
échelles qui menacent aujourd'hui de saper la théorie
de la sphère publique – et de trouver comment celles-ci
pourraient être surmontées. Ici, j'aimerais citer deux
choses uniquement.
1)
Une disjonction principale réside dans le manque de
concordance d'échelles entre des États westphaliens,
d'une part, et des instances transnationales de pouvoirs
privés, d'autre part. Le fait de surmonter ce manque
de concordance nécessite l'institutionnalisation de
nouveaux pouvoirs publics transnationaux qui limitent
les instances des pouvoirs privés transnationaux et
peuvent les soumettre à un contrôle transnational démocratique.
2)
Une deuxième disjonction décisive réside dans le manque
de concordance d'échelles entre une citoyenneté à caractère
westphalien-étatique, des communautés de destin ou de
risque post-westphaliennes (dont certaines sont globales),
des publics nationaux et transnationaux (mais sous-globaux)
ainsi que des solidarités sous-globales. Pour surmonter
ce manque de concordance, une institutionnalisation
d'éléments d'une citoyenneté transnationale, quasi-globale
s'impose. Ces derniers permettent la production de solidarités
sur une large base qui surmontent les séparations de
langues, d'ethnicités, de religion et de nationalité,
et, par là-même, la construction de larges sphères publiques
inclusives dans lesquelles des intérêts communs peuvent
être engendrés et/ou découverts à travers une communication
ouverte, démocratique. En d'autres termes, cela nécessite
une réorganisation des relations entre au moins quatre
formes différentes de communautés qui, aujourd'hui,
ne se correspondent pas :
1. La communauté imaginée ou la nation
2. La communauté politique (ou civile), ou la citoyenneté
3. La communauté de communication, ou le public
4. La communauté de destin ou l'ensemble de "stakeholders" touchés
par divers développements (y compris la "communauté
de risques")
L'image
que j'ai sous les yeux englobe des publics multiples
qui correspondent au modèle d'une structure de souveraineté
à plusieurs niveaux que j'ai esquissé précédemment.
Ici, la diversité n'est pas horizontale, telle qu'elle
l'était par exemple lorsque j'essayais autrefois de
réviser le concept de sphère publique en partant d'une
série de publics et de contre-publics. Au contraire,
la diversité que je propose ici est conçue de façon
verticale.
De
façon générale, je mets ainsi l'accent sur la nécessité
d'un renouvellement institutionnel. Cette focalisation
est opposée à deux autres orientations qui dominent
souvent la discussion au sujet de la globalisation.
L'une représente une réponse consommationniste (que
l'on ne trouve pas seulement chez des néo-libéraux intrépides,
tels que par exemple Tom Friedman, mais aussi chez des
penseurs relativement critiques tels que Ulrich Beck).
Cet essai favorise la mobilisation de mouvements de
consommateurs transnationaux, afin de limiter le pouvoir
transnational des entreprises à travers des boycottes.
Le pouvoir communicatif doit ici viser directement des
entreprises, tandis qu'il contourne en quelque sorte
l'État. C'est la raison pour laquelle cet essai cède
légèrement le terrain politique au lieu de s'efforcer
à le renouveler.
Une
deuxième approche répandue mise ses espoirs plutôt sur
des mouvements sociaux transnationaux. De tels mouvements
représentent certainement une réponse importante aux
discordances d'échelles que j'ai identifiées ici; ils
étendent plusieurs des éléments constitutifs de communication
publique, y compris le "qui", le "quoi",
le "où", le "comment" et le "à
qui". Cependant, ils ne sont et ne peuvent pas
constituer de solution d'ensemble satisfaisante. À cet
égard, le problème ne réside ni seulement dans le fait
que certains d'entre eux sont réactionnaires, ni dans
le fait que même des mouvements progressistes ne sont
ni entièrement démocratiques ni inclusifs ni tenus de
rendre des comptes. Ce qui est largement plus difficile,
c'est davantage le fait que des mouvements transnationaux,
tout comme des publics, sont des contre-pouvoirs. D'où,
leur efficacité exige l'existence de pouvoirs souverains
institutionnalisés qui peuvent être contraints d'agir
dans le sens de l'intérêt commun. Si l'on ne parvient
pas à introduire des renouvellements institutionnels
significatifs, cela a pour conséquence que ni les mouvements
sociaux transnationaux ni les sphères publiques transnationales
ne reprennent ces fonctions émancipatoires démocratisantes
qui constituent le point décisif de la théorie de la
sphère publique.
C'est
pourquoi, d'un point de vue général, un renouvellement
fondamental des institutions s'impose inéluctablement.
Si la théorie de la sphère publique entend être pertinente
pour la constellation post-nationale actuelle, il ne
suffit pas aux chercheurs dans le domaine des Cultural
Studies et des sciences culturelles, des sciences des
média et des Media Studies de comprendre les courants
communicatifs existants. Bien plus, des théoriciens
critiques du social et du politique devront repenser
les prémisses de base de cette théorie, tant d'un point
de vue institutionnel que normatif. Ce n'est qu'à cette
condition que la théorie retrouvera sa pertinence et
sa promesse d'être une approche qui peut contribuer
à l'émancipation.
Traduit
par Yasemin Vaudable
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