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I.
Parler
de "publics clandestins", comme dans les réflexions
qui vont suivre, comporte une contradiction à ce point
évidente qu'il semble à peine nécessaire de la préciser:
le public ne se caractérise-t-il pas précisément par
le fait qu’il se délimite du clandestin, du secret et
du caché? En effet, il semble que le public se définisse
avant tout par une visibilité et une audibilité générales
qui constituent la condition pour que ce public puisse
faire l'objet d'un témoignage, d'une contestation ou
d'une discussion. C'est seulement ainsi qu'il peut devenir
l'objet d'un échange, qu'il peut fonder la possibilité
d'une discussion ouverte, idéalement accessible à "tous",
qu'il s'agisse concrètement d'une audience publique
au tribunal, d'un débat parlementaire, d'un article
de journal ou d'une soirée de débat.
La
délimitation constitutive entre le public et le secret
contenue dans une telle définition possède du reste
une dimension historique: le refoulement d'une "représentation
publique de la domination" par l'exhibition d'insignes
de domination, de type féodal ou absolutiste,
par une publicité moderne
comme sphère caractéristique des formes bourgeoises
d'organisation sociale s'accompagne du point de vue
historique du rejet du secret en tant que "dimension
tout à fait reconnue et nécessaire de l'action politique",
personnifiée par les secrétaires et conseillers secrets
des princes et des rois. Le publicum
ne s'opposerait dès lors pas uniquement - comme dans
les interprétations que la société bourgeoise fait d'elle-même
- au privatum,
mais d'abord et avant tout au secretum
administré par les secretarii;
le public serait séparé du secret par une frontière
qui les place dans un rapport d'extériorité, voire d'exclusion
réciproque qui laisse au secret tout au plus des marges
de manœuvre temporaires. Les narratifs historiques donnent
par conséquent l'image d'une suite, présentant le remplacement
d'une "ère du secret" par une "ère (bourgeoise)
du public".
Une
telle construction est cependant insatisfaisante, et
pas uniquement au vu de la pratique tout à fait actuelle
des services secrets étatiques (accompagnée des théories
de la conspiration qui s'y rattachent volontiers et
rendent manifeste un mélange, caractéristique de l'époque
moderne, d'horreur et de fascination vis-à-vis du secret)
ou de l'existence de lieux comme par exemple le camp
entretenu par les USA à Guantanamo Bay, qui sont systématiquement
soustraits au témoignage public. Elle est surtout insatisfaisante
parce qu'elle ne tient pas compte du lien interne
entre le "public" et le "privé".
Un
tel lien interne se concrétise par exemple, comme je
l'ai expliqué en détail ailleurs,
dans le recours de Kant à un principe
de publicité (c'est-à-dire à la capacité
et au besoin
de publicité de maximes d'action s'appliquant au droit
d'autres personnes) pour la fondation d'un système de
droit public,
qui doit garantir l'accord de la politique et de la
morale (ou du droit positif et de l'équité): l'argumentation
de Kant qui tente de rattacher le règlement des affaires
"publiques", c'est-à-dire concernant la collectivité
en tant que telle, à une "forme de publicité"
générale, se révèle en effet fragile précisément au
moment où s'oppose à une injustice provenant du souverain
effectif lui-même (par exemple sous la forme, pour reprendre
les termes de Kant, d'une tyrannie qui viole "les
droits du peuple") une "insurrection"
tout aussi effective. Kant donne tort à celle-ci car,
contrairement au souverain, elle doit "nécessairement
dissimuler" sa maxime pour ne pas contrarier ses
propres desseins (dans la réflexion de Kant: le renversement).
Loin de garantir l'équité du droit public, une asymétrie
fondamentale de la domination se manifeste donc au cœur
même du "principe de publicité" et contamine
ce principe de façon pour ainsi dire structurelle par
un "secret" qui transforme la question décisive
de la capacité
de publicité des revendications juridiques en celle
de la capacité
de représentation du droit public.
Un
deuxième niveau qui révèle un entrelacement interne
entre le public et le privé peut être mis en évidence
au moyen du concept de "public de production"
créé par Oskar Negt et Alexander Kluge dans leur livre
Öffentlichkeit und Erfahrung (Sphère
publique et expérience), paru en 1972: contrairement
au concept classique de public du raisonnement - idéalement
orienté vers l'intérêt général - Negt et Kluge voient
les publics de production comme l' "expression
directe de la sphère de production", comme l'exploitation
des structures de publicité existantes par les intérêts
privés et de production capitalistes, exploitation néanmoins
caractérisée par une certaine incorporation des "intérêts
des travailleurs impliqués dans le processus de production,
pour autant qu'ils soient absorbés par le contexte de
capital".
De cette entrelacement des intérêts de production et
de différents intérêts de vie découle la "production
idéologique" spécifique de ces publics de production,
qui vise principalement l'établissement d'un contexte
de légitimation:
"Au
lieu du mécanisme d'exclusion du public classique,
c'est une oscillation entre exclusion et incorporation
intensifiée qui est caractéristique du public de
production entrelacé avec le public classique: des conditions réelles non légitimables sombrent dans une non-publicité
produite; des rapports de pouvoir non légitimables
en tant que tels au sein du processus de production sont
chargés des intérêts légitimés de la collectivité
générale et apparaissent ainsi dans un contexte de légitimation.
La distinction entre public et privé est remplacée par
la contradiction entre la pression des intérêts de
production et le besoin de légitimation."
Ce
qui est essentiel pour notre contexte, c'est bien sûr
l'idée de Negt et Kluge d'une "non-publicité produite",
qui indique précisément l'endroit où un contexte de
légitimation ne peut plus être établi entre certaines
conditions réelles, correspondant à des intérêts de
production, et les "intérêts légitimés de la collectivité
générale". Il ressort de toute l'argumentation
de Öffentlichkeit
und Erfahrung que cette non-publicité produite n'est
pas simplement une éclipse ou un vide dans le discours
public, mais surtout un blocage,
en partie structurel et en partie directement actif,
de l'articulation sociale spécifique qui pourrait se produire dans
le cadre de "conditions réelles non légitimables":
La production d'une non-publicité s'avère être l'effet
direct d'une marginalisation sociale qui isole et fragmente
les sujets qui lui sont soumis, et par conséquent désorganise
de manière permanente l'articulation leurs expériences
pourtant partagées.
Les
lectures de Kant d'une part et de Negt et Kluge d'autre
part nous placent donc devant un problème identique
- ou du moins analogue: la question de savoir comment
l'articulation de revendications juridiques et d'expériences
sociales reste malgré tout pensable et possible dans
les conditions d'un certain effondrement de la capacité
de représentation du droit public ou dans celles d'un
blocage structurel et opératif de l'articulation au
sein d'un contexte social de production et de légitimation
donné.
II.
C'est
précisément ici qu'il faut reprendre directement la
question des "publics clandestins", et cette
fois dans un sens concis et très concret: lorsque l'on
se réfère à ceux à l'existence desquels le mot "clandestin"
a de plus en plus été associé ces dernières années et
qui, depuis les premières occupations d'églises en France
au milieu des années 1990, ont fait leur apparition
sous le noms de "sans-papiers" au sein des
luttes politiques de notre époque.
Nous
retrouvons en effet dans la situation des sans-papiers
aujourd'hui en Europe (et au-delà) les deux éléments
précis que j'ai cités plus haut: celui d'un certain
effondrement de la capacité de représentation sociale
du droit public, qui coïncide, dans les termes de son
existence réelle,
avec des systèmes juridiques d'Etat-nation
historiquement formés et en principe contingents, ainsi
que, dans le cadre de l' "intégration européenne",
avec leur coordination et leur reformation au niveau
supranational;
et celui d'une "non-publicité produite", qui
ne s'explique pas uniquement par la discrimination juridique
existante, mais également par l'incorporation spécifique
des sans-papiers dans le contexte de production économique.
La figure sociale des sans-papiers apparaît aujourd'hui
surtout là où se rencontrent et se superposent ces deux
éléments sous la forme des deux régimes probablement
prépondérants de notre époque - le régime juridico-politique
de l'Etat-nation et le régime économique néolibéral.
Et l'effet produit par cette rencontre sur la situation
des sans-papiers est, comme nous le verrons, autant
marqué par une exclusion radicale (du côté du régime
de l’Etat-nation) que par une "inclusion"
ou incorporation radicale (du côté des formes de production
néolibérales).
Pour
comprendre la figure des sans-papiers, nous devrions
être conscients de deux choses: d'une part, elle est
certes relativement récente dans sa forme actuelle,
mais elle a toutefois une histoire. Sa genèse concrète
remonte à la période immédiatement antérieure à l' "arrêt
de l'embauche" qui s'est produit dans de nombreux
pays européens au milieu des années 1970, c'est-à-dire
à la fin des migrations de main-d'œuvre organisées par
les Etats. En France, on peut identifier un premier
"mouvement de sans-papiers", allant jusqu'aux
premières grèves de la faim, dès les années 1972/1973,
en réaction à l'interdiction décrétée par les ministères
de l'Intérieur et du Travail de délivrer des permis
de séjour pour les migrants qui avaient un emploi mais
pas encore de carte de séjour.
Au
début des années '80 déjà, après l'arrêt de l'embauche
de 1974 et un durcissement, en 1980, de la législation
relative aux possibilités d'immigration et aux pratiques
d'expulsion par la "loi Bonnet" (ainsi nommée
d'après le ministre de l'Intérieur conservateur Christian
Bonnet), le séjour de 130.000 sans-papiers fut légalisé
à l'occasion d'une "campagne de régularisation"
organisée par la gauche, arrivée entre-temps au pouvoir.
Au même moment, les campagnes de régularisation en Italie,
en Espagne et au Portugal au milieu des années '80 et
au début des années '90, qui ont lieu elles aussi quelques
années avant l'apparition du mouvement actuel des sans-papiers,
indiquent un certain déplacement de la dynamique de
migration, puisqu'il s'agit dans les trois cas de pays
d'origine typiques des travailleurs migrants dans la
période précédent l'arrêt de l'embauche: la "zone
de prospérité" européenne s'est étendue (et commence
en même temps à se transformer doucement en "forteresse"),
la frontière entre les pays "d'accueil" et
d'origine se situe désormais entre l'Europe (de l'Ouest)
et le "Tiers-Monde" ainsi que (depuis 1989
et de manière plus mouvante) entre l'Europe occidentale
et l'Europe de l'Est et du Sud-Est.
D'autre
part, il faut signaler que, conformément avec l'évolution
esquissée, un grand nombre des sans-papiers qui, au
milieu des années 1990, ont commencé en France à renforcer
leur organisation politique, à occuper des églises et
à mener des grèves de la faim, ne se trouvaient nullement
dans la situation où ils n'auraient jamais eu de statut
de séjour régulier, mais avaient perdu celui-ci en raison
des lois Pasqua de 1993 et de la loi Debré de 1997 et
s'étaient par conséquent retrouvés littéralement "illégalisés".
Au vu de cette situation, il faut donc déduire que la
notion de "sans-papiers" ne devrait pas uniquement
être comprise comme la description purement juridique
d'un statut; elle se réfère bien davantage à une situation
d'insécurité juridique,
une situation caractérisée par le fait que les droits
sont non garantis:
c'est précisément pour cette raison qu'il est justifié
de parler d'une précarisation juridico-politique - une précarisation qui se prolonge
dans tous les droits sociaux liés à un statut de séjour
légal assuré.
Néanmoins,
il s'agit d'une exclusion juridique qui possède un caractère
structurel, dans la mesure où il ne semble pas réparable
dans le cadre de l'association, constitutive
du régime de l'Etat-nation, des droits garantis et de
la nationalité. Ce problème est particulièrement bien
illustré par l'aporie inéluctablement liée à la logique
des "régularisations extraordinaires": celles-ci
constituent dans le meilleur des cas, comme l'énonce
par exemple la "Déclaration de l’Ambassade Universelle"
(le document fondateur de l'Ambassade Universelle à
Bruxelles, habitée par des sans-papiers), un "nettoyage temporaire
de la clandestinité apparente" - et en réalité,
au vu des critères fixés et du grand nombre de demandes
refusées ou pas même introduites, elles ne sont même
pas cela.
Mais
de quoi est constituée cette "clandestinité apparente",
qui est un fait social qui ne peut être ignoré de notre
époque (nous pouvons estimer aujourd'hui que le nombre
de migrants sans-papiers, présents en particulier dans
les pays d'Europe occidentale, atteint plusieurs millions
et correspond ainsi aux chiffres de la population de
certains petits Etats membres de l'UE)? Quelle sorte
de production sociale forme la base du fait social de
la "clandestinité apparente"?
Cette
question pousse à se pencher tout d'abord sur les motivations
ainsi que sur les différentes sortes de situations difficiles
dans le contexte desquelles les migrations ont lieu
aujourd'hui. On ne peut certainement pas les réduire
à un seul dénominateur, elles renvoient au contraire
à un ensemble complexe de conditions politiques, sociales,
écologiques, et avant tout à une série de contextes
directement économiques: à ce sujet, Saskia Sassen a
ainsi mis en avant les conséquences souvent désastreuses
des politiques d'austérité imposées par le FMI sur les
économies locales dans les pays d'origine, l'éviction
des producteurs locaux par les multinationales "qui
étendent leurs marchés" ainsi que les nouvelles
formes d'exploitation dans les sites de production délocalisés
vers les "pays à bas salaires".
Sous
cet angle, les migrations apparaissent comme l'effet
d'une production globale de pauvreté liée aux mécanismes
de division du travail et de politique financière internationales,
qui expose en permanence les nouvelles couches sociales
sous-prolétaires de ce monde à l' "immense accumulation
de marchandises" des pays et couches sociales riches
et amène en même temps leur force de travail à produire
cette accumulation de marchandises. Dans la plupart
des cas, ce n'est toutefois qu'un petit nombre des membres
des couches sociales les plus pauvres qui quittent leur
région d'origine (la majorité des mouvements migratoires
se font au niveau régional), mais plutôt ceux qui, en
raison de leur éducation, de leurs expériences ou de
leurs compétences linguistiques pensent avoir des chances
de réussir leur émigration en Europe.
En
Europe, ce sont pourtant des branches entières de l'économie
qui sont presque entièrement tributaires du travail
des sans-papiers (et d'autres groupes de migrants avec
un statut juridique de second ordre): un exemple marquant
en est le domaine de la production agricole, désormais
soumis à une énorme pression sur les prix en raison
de la dominance du commerce et de la concentration des
chaînes de supermarchés, et au sein duquel existe en
outre un besoin particulier de main-d'œuvre "flexible"
en raison des variations de production saisonnières. Pour le champ de production
industriel, le sociologue français Emmanuel Terray a
créé le terme pertinent de "délocalisations sur
place" pour décrire la logique de profit de l'occupation
de sans-papiers dans divers secteurs de productions,
comme celui du textile; pour les chefs d'entreprises,
celles-ci présentent tous les avantages des "véritables"
délocalisations (bas salaires, longs temps de travail,
absence de charges sociales, niveau peu élevé d'organisation
syndicale, etc.) sans en avoir les inconvénients habituels
(frais de transport, coûts liés à l'envoi de cadres
à l'étranger, difficultés de communication, etc.).
Enfin, s'ajoutent à cela une multitude de services (gastronomie,
communication, nettoyage, soins, jusqu'au travail sexuel)
exécutés par les sans-papiers dans des circonstances
extrêmement précaires.
Dans
tous ces domaines, nous observons que la précarisation
juridique des sans-papiers est directement liée à un
processus plus général de précarisation socio-économique.
Les formes classiques du conflit social face à des situations
inacceptables - ou même seulement la revendication de
droits et sécurités minimaux - ne sont généralement
possibles, même dans les cas de non-paiement des salaires,
qu'au prix du risque d'une expulsion imminente (alors
que les chefs d'entreprises ne sont le plus souvent
pas poursuivis en justice en raison des structures intermédiaires
de sous-traitance): c'est précisément parce que la figure
des sans-papiers est l'objet d'une exclusion juridico-politique
fondamentale qu'elle est incorporable dans le contexte
de production socio-économique en tant que parfaite
incarnation, pour ainsi dire, de la main-d'œuvre "flexible".
III.
Pour
terminer, il faut se demander quelle pourrait être la
possibilité d'articulation qui, dans ces conditions,
serait en mesure de braver et transformer les structures
existantes de publicité - tant au niveau du droit public
qu'au niveau des discours de légitimation dominants.
Il est évident que, dans cette question, il y a plus
en jeu que les possibilités de "dissidence"
ou la formulation d'exigences politiques (aussi importante
que puisse être leur place dans une telle articulation).
Nous devrions plutôt partir de l'idée d'une contre-parole,
d'un "contre-public", qui ne serait pas uniquement,
voire même pas principalement caractérisée par une opposition
aux structures hégémoniques et aux discours publics,
mais au moins tout autant par la création d'un contexte
social d'expérience et d'articulation là où le blocage
d'un tel contexte - la marginalisation et la fragmentation
des horizons d'expérience dans lesquelles celui-ci s'ouvre
- apparaît comme l'effet direct du pouvoir.
Je
me limite ici à clarifier la question d'un contre-public
ainsi conçu à l'aide d'une idée qui semble guider une
part importante de la pratique de l'Ambassade Universelle
à Bruxelles, dont il a été question plus haut:
l'idée d'un "témoignage" dans lequel la construction
d'une articulation politique des sans-papiers se produit
de manière résolue sur la base des expériences subjectives
(conditions de travail, formes de relation, expériences
avec l'appareil d'Etat, dans les camps d'expulsion,
etc.). Dans cette pratique, un certain potentiel de
résistance est déjà inhérent au recours politique commun
au subjectif, dans la mesure où il contourne la séparation
prédominante du purement "privé" et "individuel"
des idées abstraites du "politique".
Mais
comment comprendre plus précisément la prétention de
témoigner? - Une approche théorique du statut du témoignage
se retrouve surtout dans la dernière partie du livre
de Giorgio Agamben Ce
qu'il reste d'Auschwitz. Agamben tente ici, et ce,
explicitement en vue de reprendre d'une certaine manière
la question d'une subjectivité (vivante), de penser
le témoignage comme modèle d'une articulation toujours
précaire. Il se base de façon importante sur le concept
de Foucault de l'archive, qui, insérée entre le système
abstrait de construction linguistique des phrases possibles
(langue) et l'ensemble de ce qui est concrètement et effectivement
dit (parole),
fonde un "système de relations entre le dit et
le non-dit", c'est-à-dire soumet à certaines règles
la formation et la transformation d'énoncés, d'événements
discursifs. Le geste décisif d'Agamben consiste à répéter
l'opération de Foucault et en même temps de la décaler
en mettant au jour un champ qui s'étend entre la langue
"comme puissance de dire" et son avoir-lieu
contingent, l'événement linguistique (c'est-à-dire au
bout du compte le niveau de l'archive). C'est précisément
dans ce champ que se situe le témoignage, qui s'avère,
à la différence de "l’archive, qui désigne le système
des relations entre le non-dit et le dit", un "système
des relations […] entre le dicible et le non-dicible
en toute langue - donc entre une puissance de dire et
son existence, entre une possibilité et une impossibilité
de dire".
L'exposé
d'Agamben suggère - tout comme le contexte dans lequel
il place cet exposé (à savoir les témoignages de survivants
d'Auschwitz) - que cette "impossibilité de dire",
qui se rapporte à un pouvoir-effectivement-avoir-lieu
empêché d'une possibilité de principe
de la langue, trouve sa raison dans des processus
"de la désubjectivation, de la destruction et de
la destitution du sujet" qui livrent ce dernier
à un monde déterminé par des nécessités et des impossibilités.
Chez Agamben, le sujet n'apparaît de ce fait plus, comme
dans les théories classiques du sujet, comme le lieu
de la conscience de soi ou de l'autoposition, mais "comme
ce qui reste entre une subjectivation et une désubjectivation,
une parole et un mutisme".
Mais c'est précisément pour cela, même si ce lieu reste
toujours précaire, qu'il peut devenir le lieu du témoignage,
témoigner également de la désubjectivation spécifique
qu'il subit.
Une
pratique de témoignage telle que celle pratiquée à l'Ambassade
Universelle et ailleurs se situe de ce fait à la frontière
précaire et mouvante entre le dicible et l'indicible,
le public et le non-public, la communicabilité et la
fragmentation, l'isolement ou le blocage de la parole
- et, enfin, entre l'articulation d'une "expérience
dans la création d'expérience" (Negt et Kluge)
et une production sociale de "clandestinité"
qui objective et désubjective. Le contre-public, je
le répète, ne se constitue pas dans cette pratique simplement
parce qu'il opposerait aux "points de vues"
dominants une autre sorte de "points de vue".
Il se constitue surtout parce qu'une telle pratique
combat les mécanismes d'exclusion par lesquels se créent
les formes classiques de public au moyen d'une activité
qui sape l'exclusion en faisant se produire, à la frontière
même qui sépare le public du "secret" - du
non-représentable et non-légitimable -, une articulation
qui remet en cause le cadre dominant de la représentation
et de la légitimation en tant que tel. Une articulation
qui, en même temps, transforme le fait social de la
situation des sans-papiers dans l'Europe d'aujourd'hui
en une évidence sociale communicable et relie ainsi
les processus politiques d'organisation avec une production
spécifique de savoir et de discours qui part de l'expérience
sociale concrète des sans-papiers.
Le
concept de "publics clandestins" peut apparaître
comme un paradoxe théorique: quoi qu'il en soit, l'élément
décisif de ce concept est qu'il se réfère à une pratique
qui s'effectue précisément dans ce paradoxe. Une théorie
du public devrait au minimum en tirer comme conséquence
de ne pas comprendre le public uniquement à partir de
ses définitions formelles et de la multiplicité (conflictuelle)
de ses formes, mais à partir de ce type de pratique,
c'est-à-dire à partir de la référence constitutive et
pratique à un non-public, référence à partir de laquelle
le public peut se renouveler.
Traduit
par Julie Bingen
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