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Cet
essai est une tentative de mesurer le terrain de la sphère
"publique" comme étant quelque chose d'aussi
localisable qu'imaginaire, ainsi que de discuter les
possibilités changées et changeantes dont dispose la
production artistique comme boîte à outils de la
communication et de la politique de représentation dans
le domaine du public. Je vais prendre comme point de départ
des conceptions de la pratique et de la question des
spectateurs qui posent comme base une sphère publique
fondamentalement "fragmentée" et cherchent à
savoir quels potentiels, quelles problématiques et
quelles politiques se cachent derrière la production (réelle
ou imaginaire) d'un public particulaire. Où peut-on
aujourd'hui localiser le public, et comment des
interventions critiques et/ou artistiques peuvent-elles
y être introduites? Comment des publics spécifiques
ainsi que des modèles de spectateurs positionnels et/ou
participatoires, qui sont opposés aux modèles généralisés
(modernistes), sont-ils perçus et/ou produits? Cela
apporte-t-il une réconfiguration et un déplacement du
concept (bourgeois) de publicité vers une autre arène
et/ou une multitude de sphères différentes qui se
recouvrent partiellement? Ou, pour l'exprimer autrement,
que peut-on mettre à la place de la sphère publique?
Habituellement,
la notion d'oeuvres d'art publiques va purement et simplement
de paire avec l'installation d'une œuvre d'art dans
l'espace public. L'on présume que des œuvres créées
de cette manière et dans ce contexte se distinguent
donc de l'art de la sphère privée, tel que par exemple
des œuvres exposées et vendues dans des galeries. Les
projets d'art publics attirent un autre public et entraînent,
de fait, d'autres concepts quant aux spectateurs. Ils
sont habituellement aussi impliqués dans une autre sorte
de débat (public), qui a lieu tant avant qu'après l'installation
de l'oeuvre, et la construction de l'oeuvre implique
habituellement un long processus ainsi qu'une procédure
de planification politiques: Qu'est-ce qui peut être
installé où et pour qui?
À
l'âge moderne, il a été répondu à de telles questions
d'une manière trompeusement simple: la forme de l'œuvre
était une réponse en elle-même - elle constituait une
synthèse. Des œuvres architectoniques et sculpturales
furent produites à partir d'une matrice moderne similaire,
et le fait d'ajouter une sculpture à une place signifiait
d'habitude plutôt une continuité qu'une dissonance.
Il y avait, telle était du moins la présomption, une
unité entre la conception de publicité et l'oeuvre d'art
publique. Une telle unité fut en même temps ardemment
discutée et critiquée. En effet, il s'agissait finalement
toujours plutôt d'une construction, d'un idéal, que
d'une véritable réalité. La sphère publique ne fut jamais
pénétrée ou utilisée de manière uniforme, et les oeuvres
d'art avaient bien entendu tant des conceptions différentes
que des significations différentes, qui devaient être
interprétées de manières différentes. Ainsi nous devons
plutôt parler d'une fragmentation et d'une différentiation
de la sphère publique, d'une part, ainsi que d'une extension
et/ou d'une dématérialisation d'oeuvres d'art, d'autre
part - ce qui demande en même temps d'autres formes
de compréhension et de réalisation d'œuvres d'art.
Contrairement
aux idéaux de la haute modernité, qui se référaient
à des oeuvres d'art uniques, autonomes et formellement
parfaites, nous devrions aujourd'hui comprendre les
oeuvres d'art comme étant situées dans un champ hétérogène,
où les significations de l'œuvre ainsi que ce qu'elle
communique changent selon l'espace, les contextes et
les publics. Tout comme il n'y a pas d'oeuvre parfaite,
idéale, il n'y a pas non plus de spectateur idéal que
l'on puisse généraliser. Nous ne pouvons pas parler
d'espaces artistiques comme d'un espace commun, partagé,
dans lequel nous entrons avec des expériences similaires;
au contraire, l'idée du spectateur neutre a fait l'objet
d'une dissolution ou encore de critiques, et depuis
les années 60 les identités des spectateurs ont été
spécifiées et différenciées par des pratiques artistiques
ainsi que par des théories.
Ce
glissement amène bien entendu également d'autres conceptions
de possibilités communicatives et de méthodes par rapport
à l'oeuvre d'art, dans la mesure où ni sa forme ni son
contexte ou ses spectateurs sont fixes ou stables: de
tels rapports doivent constamment être (re)négociés
et conçus en termes de publics ou de sphères publiques.
Cela signifie d'une part que l'oeuvre d'art même (au
sens élargi du terme) est défaite de ses formes (tel
que le matériau) et des ses contextes traditionnels
(galeries, musées etc.), et d'autre part qu'elle entre
dans une conditionnalité par rapport à un (autre) ensemble
de paramètres qui peut être décrit comme espaces
d'expérience, ce qui veut dire qu'elle s'engage
dans des concepts de spectateurs et la construction
de plates-formes et/ou de réseaux communicatifs qui
entourent l'œuvre d'art, qui sont conditionnés par divers
points de départ
des spectateurs et qui changent selon ces points de
départ.
Le
regard du spectateur ne dépend bien entendu pas uniquement
de l'oeuvre et de son emplacement, mais aussi de l'emplacement
social des spectateurs (selon l'âge, la classe sociale,
l'arrière-plan ethnique, le genre, la politique etc.).
Ou encore, au sens large, d'expériences et d'intentionnalités.
Nous pouvons donc parler de trois catégories variables
qui s'influencent mutuellement dans leur définition:
oeuvre, contexte, et spectateur. Aucune d'elles n'est
donnée, chacune d'elle est conflictuelle, voire même
agoniste.
C'est
pourquoi il est d'une importance capitale, lorsque nous
réfléchissons sur la production artistique et la représentation,
de considérer ces concepts tant individuellement que
sur la base des rapports qu'ils entretiennent entre
eux. Et tout comme des pratiques artistiques contemporaines
ont montré que ni l'oeuvre, ni le spectateur ne peuvent
être formellement définis ou fixés, nous avons aussi
compris que la conception de la sphère publique en tant
qu'arène, où l'on se rassemble et où l'on s'implique,
est dématérialisé et/ou élargi. Nous ne concevons plus
la sphère publique comme une entité, un lieu et/ou une
formation, tel que l'a décrit la célèbre analyse de
Habermas portant sur la sphère publique bourgeoise.
L'analyse sociologique et philosophique de Jürgen Habermas
de la naissance de ladite "sphère publique",
le plus souvent critiquée pour son caractère normatif
et idéaliste, est en fait une reconstruction des idéaux
et de l'auto-compréhension de la classe bourgeoise émergeante
- qui pose un sujet rationnel capable de parler en dehors
de lui-même, en public, dans
la société et de
la société. De là découle la distinction entre le privé
(famille et foyer: propriété), l'Etat
(institutions, lois) et le public
(le politique et le culturel).
Nous
devons plutôt penser la sphère publique comme fragmentée,
comme constituée d'une multitude d'espaces et/ou de
formations, qui tantôt se lient les uns aux autres,
tantôt s'isolent et se ferment les uns aux autres, et
qui entretiennent des rapports conflictuels et contradictoires
les uns avec les autres. A ce sujet, les travaux d'Oskar
Negt et d'Alexander Kluge nous ont rendus conscients
du fait que les interactions que nous avons en tant
que sujets avec différentes sphères publiques dépendent
de nos expériences. Il n'y a pas que des sphères publiques
et des idéaux de celles-ci, mais aussi des contre-publics. En mettant l'accent sur la notion de l'expérience,
Negt et Kluge ne font pas seulement allusion - en termes
Habermasiens - à l'inégalité par rapport à l'accès à
la sphère publique; elle leur permet aussi d'analyser
des comportements ainsi que des possibilités de parler
et d'agir dans différents espaces. Dans leur analyse,
tant le lieu de travail que le propre foyer sont "publics",
c'est-à-dire que ce sont des lieux où s'organise l'expérience
collective. Et ils tentent de poser une sphère publique
spécifique mais plurielle qui peut être appelée "prolétaire"
en opposition à la sphère publique normative "bourgeoise".
Les
contre-publics peuvent être compris comme formations
particulaires parallèles de caractère minoritaire voire
même subordonné, dans lesquelles des discours et des
pratiques différents ou oppositionnels peuvent être
formulés et diffusés. Là où la notion bourgeoise classique
de sphère prétend être universelle et rationelle, des
contre-publics prétendent souvent le contraire et engendrent
souvent, concrètement, un renversement d'espaces existants
orienté vers d'autres identités et pratiques, comme
le montre par exemple, de manière particulièrement nette,
le cas de l'utilisation de parcs publics comme cruising
areas par les homosexuels. La structure-cadre architectonique
prévue pour certains comportements reste ici inchangée,
tandis que l'utilisation de cette structure-cadre est
considérablement modifiée: des comportements privés
sont excercés dans l'espace public.
Selon
Michael Warner, les contre-publics ont beaucoup de caractéristiques
en commun avec les publics normatifs ou dominants -
notamment le fait qu'ils existent en tant qu'adressement
imaginaire, en tant que discours et/ou lieu spécifiques,
le fait qu'ils impliquent une circularité et une réflexivité
- et sont par là même toujours déjà tout aussi relationnels
qu'oppositionnels.
La notion "d'auto-organisation" dans l'histoire
de l'art récente, par exemple, a beau être utilisée
le plus souvent comme une notion oppositionnelle en
elle-même, qui dispose, certes, d'une crédibilité, mais
ce n'est pas pour autant qu'elle nomme un contre-public.
L'auto-organisation est de fait une caractéristique
propre à toute formation publique: en effet, en tant
que public, chaque formation publique se produit et
se pose à travers sa manière spécifique de s'adresser
à quelqu'un. Or, la notion de contre-public désigne
plutôt un reflet conscient des modalités et des institutions
du public normatif, mais sous forme d'une tentative
de s'adresser à d'autres sujets et effectivement à d'autres
imaginations:
"Les
contre-publics [ne] sont 'contre' [que] dans la mesure,
où ils tentent d'offrir d'autres façons d'imaginer la
sociabilité parmi des étrangers ainsi que leur réflexivité;
en tant que publics, ils restent orientés vers une
circulation d'étrangers, et cela d'une façon non
seulement stratégique mais aussi constitutive par
rapport à l'appartenance et ses affectes."
Si
nous ne pouvons ainsi parler du public qu'au pluriel
et qu'en utilisant des notions de relationnalité et
de négociation, alors la compréhension, le positionnement
et la reconfiguration des espaces artistiques comme
"publics" se voient attribuée une importance
capitale. Le monde artistique (l'arène publique dans
laquelle "nous", lecteurs et auteur, sommes
situés en ce moment) doit-il être considéré comme un
fragment d'un public bourgeois généralisé, ou est-ce
possible qu'il comprenne en lui des sphères oppositionnelles?
Et comment se comportent-elles l'une vis-à-vis de l'autre?
Lorsque nous analysons une sphère publique particulière
appelée "monde artistique", quelles sont ses
délimitations, et quel usage peut-il en être fait pour
s'introduire dans d'autres sphères publiques? Finalement,
il reste la question de savoir comment des oeuvres artistiques
ainsi que les réflexions dont l'art fait l'objet peuvent
intervenir dans ces différentes sphères - en prenant
leur point de départ dans le fragment spécifique du
monde artistique d'une part, et en s'engageant directement
ou indirectement dans d'autres sphères d'autre part.
Tout
comme la conception moderniste de l'oeuvre d'art unique
et du spectateur, l'idée du public universel, bourgeois
semble, elle aussi, être une conception purement historique.
Le public bourgeois bien ordonné est, lui aussi, un
fragment tout comme d'autres formations, et la question
est en effet de savoir s'il a jamais existé comme autre
chose qu'une projection, qu'un idéal. Comme une projection,
qui ne semble plus utile dans notre société modulaire,
multiculturelle et hypercapitaliste. Peut-être devrait-on
considérer cette modulation de la répartition de la
société en divers domaines et disciplines spécialisées
comme la base de la réalisation du public et de sa fragmentation
en divers camps et/ou contre-publics. Ces sphères fragmentées
constituent ensemble "l'institution imaginaire
de la société", comme l'a décrite Cornelius Castoriadis.
Selon Cornelius Castoriadis, la société et ses institutions
sont tout aussi fictionnelles que fonctionnelles. Les
institutions constituent les composantes de réseaux
symboliques et ne sont ni fixes ni stables en tant que
telles. Cependant, en observant leur caractère imaginaire,
Castoriadis fait aussi comprendre que d'autres organisations
sociales et d'autres interactions peuvent être imaginées:
que d'autres mondes sont vraiment possibles.
Si
nous introduisons le monde artistique comme sphère publique
particulière, nous devons explorer cette notion selon
deux approches. Premièrement, comme une sphère qui n'est
pas uniforme, mais agoniste, et une plate-forme où s'expriment
des subjectivités, des politiques et des économies différentes
et divergentes: un "champ de bataille", comme
l'ont défini Pierre Bourdieu et Hans Haacke. Un champ
de bataille, sur lequel différentes positions idéologiques
aspirent au pouvoir et à la souveraineté. Et deuxièmement,
le monde artistique n'est pas un système autonome même
s'il aspire parfois à l'être ou même s'il prétend l'être,
mais un système réglementé par des économies et des
politiques, et il a des liens avec d'autres champs et
d'autres sphères, ce qui devint évident surtout dans
la théorie critique et dans des pratiques artistiques
contextuelles critiques.
Etant
donné que l'oeuvre formelle, autonome ne fournit plus
de modèle utile, nous avons assisté à une série de projets
artistiques qui prenaient leur point de départ dans
l'idée de différents champs, sinon directement dans
l'idée de la différence même: des projets qui se réfèrent
à une série spécifique de paramètres et/ou à un public
spécifique, opposé au public généralisé et idéalisé.
Nous parlons, en d'autres termes, d'oeuvres qui ne font
pas usage de la notion de la sphère publique bourgeoise,
mais bien plus de divers fragments, des camps-publics
et/ou contre-publics. Ou du moins de différentes idées
de ce que peut être un public, que celles-ci soient
utopiques ou hétérotopiques. Il s'agit de savoir à qui
et pour qui l'on parle, et sur quelle prémisse. Nous
voyons ici une prolifération des formats qui vont tout
à fait au-delà de l'oeuvre d'art liée à un objet, de
l'oeuvre d'art matrice du modernisme, et qui se sert
davantage des modèles du "comment exposer"
ainsi que du travail de curateur dans le complexe expositionnel
en liant ainsi l'auto-autorisation à la critique institutionnelle.
Nous pouvons néanmoins aussi observer une utilisation
tactique d'autres espaces que les espaces artistiques
traditionnels, tel que cela est le cas dans des institutions
d'enseignement et de pédagogie, des pratiques alternatives
de publication, des chaînes de télévision locales et
publiques, dans la Street Culture et dans l'espace plus
particulier qu'est celui des manifestations, ainsi qu'enfin
dans la nouvelle sphère de la culture Internet (par
exemple: services de listes et réseaux-source ouverts).
Les
efforts déployés dans le but de construire de nouveaux
modèles ou de nouvelles formations de publics ne peuvent
peut-être pas être considérés comme "la réponse"
à de telles questions mais néanmoins comme des tentatives
de montrer des chemins que l'on devrait suivre si l'on
veut répondre à ces questions. De telles plates-formes
doivent se distinguer à travers le fait qu'elles ne
produisent pas des projets ou des interventions isolées
dans une sphère publique (généralisée), mais qu'elles
constituent bien plus un courant continu de contre-public.
Une telle démarche doit essayer de percevoir et de construire
un public spécifique et
un modèle (op)positionnel et/ou participatif de
spectateurs qui soit opposé au modèle généralisé (moderniste).
Et elle engendre une reconfiguration de la notion (bourgeoise)
de la sphère publique dans une autre arène, dans une
pluralité potentielle de diverses sphères et formations
qui se recouvrent partiellement. Elle doit remplacer
l'idée de "la" sphère publique au singulier
par des sous-publics et/ou des contre-publics pluriels.
La tâche à laquelle nous nous voyons confrontés consiste
alors à répondre à la question de savoir quelles idées
de telles pratiques peuvent développer par rapport à
leur public spécifique ainsi que par rapport à leurs
points d'intersection avec celui-ci, et quels objectifs
ces pratiques poursuivent. Des publics relationnels sont toujours aussi spécifiques. C'est pourquoi
nous devons mesurer et définir ces diverses arènes et
possibilités ainsi
que les méthodes d'interactions dans et entre celles-ci.
Enfin, il faut encore poser la question de savoir quels
rapports tout cela entretient avec la production artistique
ainsi que les espaces et institutions artistiques et
comment tout cela modifie ces derniers.
Il
est manifeste que nous pouvons observer non seulement
une autre conception de l'art et de ses publics, mais
aussi, depuis peu, l'apparition de nouveaux modèles
pour des institutions artistiques qui fonctionnent selon
d'autres conceptions de production et de représentation,
et ce tant sous forme d'espaces alternatifs que dans
le cas d'institutions artistiques financées par des
fonds publics.
Historiquement parlant, les institutions artistiques
ou encore le musée constituaient la sphère publique
bourgeoise par excellence, un lieu de pensée rationnelle
et critique et l'(auto-)représentation de la classe
bourgeoise et de ses valeurs. Frazer Ward l'a bien décrit:
"Le
musée a apporté sa contribution à l'auto-représentation
et l'auto-autorisation du nouveau sujet bourgeois de la
raison. Plus exactement, ce sujet, cette 'identité
fictive' du propriétaire et de l'essence humaine pure
et simple, était lui-même un processus d'auto-représentation
et d'auto-autorisation interconnectées. C'est-à-dire
qu'il était intimement lié à son auto-représentation
culturelle comme
un public."
Manifestement
ce rôle semble aujourd'hui revêtir un caractère
purement historique, en partie à cause des espaces
d'expériences différents des spectateurs, mais aussi
en raison d'une transformation structurelle par rapport
au mode d'adressement au sein d'institutions mêmes,
autrefois "bourgeoises". En effet, le
subventionnement et le soutien politique d'institutions
artistiques et de la production artistique en général
- même sous leurs formes plus critiques et plus
radicales dans la néo-avantgarde - reposaient sur un idéal
lié aux Lumières, qui se rapportait à la manière
dont l'auto-représentation et l'auto-autorisation de la
classe bourgeoise fut maintenue à travers une formation
d'espace spécifique, ou si l'on veut, une sphère
publique spécifique. En ce sens, le White Cube
moderniste est simplement une technique spatiale de la
représentation, et c'est exactement cette constitution
de sphère même, et non pas les objets, les énoncés
ni les formulations qu'elle renferme, qui revêt une
signification centrale. Ce modèle des Lumières qui,
dans une certaine mesure, tolérait l'art d'avant-garde
ainsi que la représentation de valeurs de comportement,
d'ordre et de productivité différant de valeurs
bourgeoises, a aujourd'hui été remplacé par un modèle
de communication plus profondement commercial, autrement
dit par une industrie culturelle. Si le modèle des Lumières
éduquait et situait son public à travers la discipline
et à travers divers modèles d'exhibition qui
identifiaient les sujets comme spectateurs, l'industrie
culturelle érige, elle, un autre modèle communicatif
de l'échange et de l'interaction à travers la forme de
marchandise qui, elle, identifie à son tour les sujets
comme consommateurs.
Pour
l'industrie culturelle, la notion de "public"
est remplacée, d'avec ses modes contingents de l'accès
et de l'articulation, par la notion du "marché",
qui implique l'échange de marchandises et la consommation
comme modes d'accès et d'articulation. Cela signifie
aussi que la pensée liée aux Lumières, l'idée de sujets
rationnels critiques et d'un ordre social disciplinaire,
est remplacée par l'idée du divertissement comme communication,
comme mécanisme de contrôle social et producteur de
subjectivité. Les lieux bourgeois classiques de la représentation
se trouvent eux aussi remplacés de la même façon soit
par des marchés, comme par exemple le mall remplace
la place publique, ou transformés en un espace de consommation
et de divertissement, comme dans le cas de l'industrie
muséale contemporaine. En ce sens, la fragmentation
et les divers espaces d'expérience ne représentent pas
une menace déconstructive pour l'industrie culturelle
qui soit similaire à celle qu'ils représentent pour
la formation historique de la sphère publique bourgeoise.
La fragmentation et la différence peuvent au contraire
être mesurées en termes de groupes de consommateurs,
comme segments de marchés ayant leurs besoins et souhaits
spécifiques qui doivent être assouvis et commodifiés.
De fait, la fragmentation doit être considérée comme
une des conditions de l'hégémonie néolibérale du marché.
En termes de financement publique (qui est toujours
l'instrument principal des politiques culturelles),
cette condition de la fragmentation et de la commodification
simultanés a également des conséquences directes pour
les espaces artistiques, peu importe qu'ils s'adressent
à un public bourgeois ou autre.
L'intérêt
porté à la préservation de la sphère publique bourgeoise
et de ses institutions telles que le musée ou l'espace
d'exposition faiblit nettement, et ce tant
de la part de la gauche que
de la part de la droite. Et dans un public fragmenté
et différencié, ce sont tant les processus de l'auto-représentation
et de l'auto-autorisation que leurs contestations, que
nous devons définir, adresser et établir sous des formes
différentes et toujours spécifiques, peut-être en termes
de singularité et en tous cas en termes d'articulation.
Bien entendu, nous ne pouvons, ni ne voulons maintenir,
affirmer or retourner à la catégorie bourgeoise de l'espace
artistique et de la subjectivité ou aux notions d'avant-garde
avoisinantes de résistance. À la place, nous avons besoin
non seulement de nouvelles capacités et de nouveaux
outils, mais aussi de nouvelles conceptions "du
public" en tant que notion relationnelle, articulatoire
et communicative. Je proposerais que nous prenions notre
point de départ justement dans l'ébranlement de catégories
et de positions de sujets stables, dans l'interdisciplinaire
et dans l'intermédiaire, dans le conflictuel et dans
le dissociatif, dans le fragmenté et dans le permissif
- dans divers espaces
d'expérience. Nous devrions commencer à réfléchir
sur une telle notion contradictoire et non-uniforme
d'une sphère publique, ainsi que sur les institutions
artistiques en tant qu'incarnation de cette sphère.
Nous pourrions peut-être la concevoir comme la formation
spatiale - ou comme une plate-forme - de ce que Chantal
Mouffe a appelé un public
agoniste:
"Dans
cette perspective, le but d'institutions démocratiques
ne consiste pas à établir un consensus rationnel dans
la sphère publique, mais dans le désamorçage du
potentiel d'hostilités existant dans les sociétés
humaines, qui serait rendu possible par la
transformation de l'antagonisme en 'agonisme'."
Dans
son travail sur le public agoniste, Mouffe critique
Habermas, de manière assez révélatrice, pour la
distinction qu'il fait entre le domaine privé et le
domaine public ainsi que pour l'expulsion de la
politique du premier domaine, tout comme elle le
critique aussi pour sa croyance à des institutions
publiques impartielles (c'est-à-dire, en vérité, à
des positions impartielles) qui aboutit à une incapacité
fondamentale de se débrouiller avec le pluralisme et la
différence. Mouffe est plutôt favorable à un
"consensus conflictuel", qui multiplie les
discours, les institutions et les formes de démocratie.
Ainsi, nous pouvons commencer à réfléchir non
seulement sur la fragmentation et les contre-publics
mais aussi sur des liens qui existent entre ceux-ci.
D'un point de vue notionnel, ces liens peuvent être
considérés comme des chaînes d'équivalence entre des
fragments, qui connectent entre eux divers luttes et sphères,
et nous pouvons tenter de poser divers publics ou
formats de production culturelle - le complexe
expositionnel, l'établissement d'éducation, la télévision
publique entre autres - justement comme arène destinée
à ces contestations et articulations.
Traduit par Yasemin
Vaudable
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