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"Il
n’y a […] pas eu 'esthétisation‘ de la politique à l’âge
moderne, parce
que celle-ci est esthétique en son principe."
Jacques
Rancière[1]
Dans
ses leçons sur Kant (Juger.
Sur la philosophie politique de Kant), Arendt affirme
avec ténacité que l'exposé fait par Kant dans la troisième
Critique d’un
jugement réfléchissant et esthétique offre un modèle
pour le jugement politique: un tel jugement fait appel
à l'universalité, mais évite les critères de vérité
et la subsumption sous des règles qui caractérisent
les jugements cognitifs et logiques. "Si vous dites:
'Quelle belle rose!', vous ne parvenez pas à ce jugement
en commençant par dire: 'Toutes les roses sont belles,
cette fleur est une rose, donc cette rose est belle'"[2],
écrit Arendt. Ce à quoi nous sommes confrontés dans
un jugement réfléchissant, par conséquent, ce n'est
pas la catégorie générale "rose", mais la
rose particulière, cette
rose. Le fait que cette
rose soit belle ne relève pas de la nature universelle
des roses. L'affirmation de la beauté appartient à la
structure du sentiment, pas à celle des concepts. "La
beauté n'est pas un attribut de la fleur elle-même",
écrit Kant[3],
mais seulement une expression du plaisir ressenti par
le sujet jugeant dans le mode réfléchissant de l'appréhension
de cette fleur.
L'insistance
d'Arendt quant au fait que les jugements politiques
ne puissent être des affirmations de la vérité a laissé
perplexes ses lecteurs autrement bien disposés. Le plus
célèbre d'entre eux est Jürgen Habermas, qui estime
que le refus d'Arendt de fournir un "fondement
cognitif" pour la politique et le débat public
laisse "un abîme béant entre la connaissance et
l'opinion, qui ne peut être comblé avec des arguments"[4].
Avant
de souscrire à une telle critique, nous devrions nous
demander pourquoi Arendt pensait avoir besoin d'une
considération sur la faculté de juger. Selon Ronald
Beiner, l'éditeur des leçons sur Kant, le souci d'Arendt
était le suivant: "Comment affirmer la liberté?"
Arendt voyait dans la faculté de juger quelque chose
qui "nous permet de ressentir un sentiment de plaisir
positif dans la contingence du particulier"[5].
Ayant identifié avec finesse l'importance de l'affect
et le problème central de la liberté dans l'oeuvre d'Arendt
sur le jugement, Beiner approuve ensuite – de manière
assez inexplicable à mes yeux – la critique d'Habermas,
qui ignore le thème de la liberté et conçoit le problème
du jugement strictement comme un problème de vérification
de la validité intersubjective. Seyla Benhabib reprend
ce geste interprétatif décisif lorsque, tentant elle
aussi de comprendre l'attachement d'Arendt à la troisième
Critique,
elle écrit: "Ce qu'Arendt a vu dans la doctrine
de Kant sur le jugement esthétique, c'était […] une
procédure de vérification de l’accord intersubjectif
dans le domaine public."[6]
Cette "procédure" est le processus consistant
à penser de façon imaginative en adoptant des points
de vue qui ne sont pas les siens et à former ce que
Kant appelait une "pensée élargie". Une fois
réalisée cette manoeuvre interprétative, Benhabib estime
elle aussi que l'attachement à Kant non seulement étrange,
mais profondément erroné.
Et
peut-être est-ce le cas. Si votre souci premier est
la vérification de la validité intersubjective dans
le domaine politique, pourquoi ne pas se tourner vers
une forme de rationalité davantage empirique et pratique,
comme la notion aristotélicienne de phronesis?
Pourquoi se tourner vers un texte philosophique qui
offre au mieux un exposé hautement formalisé de la validité,
qui postule l'accord des autres, mais qui n'a pas besoin
de leur réel consentement? Plus grave encore, pourquoi
approuver une forme de validité qui n'est pas objective
mais subjective, car elle ne fait référence à rien d'autre
que le sentiment de plaisir du sujet et anticipe seulement
l'assentiment de tous? Avant de décider qui a "raison",
Arendt ou ses critiques, essayons d'abord de comprendre
ce qu'est cette faculté de juger et en quoi elle pourrait
être pertinente pour la politique démocratique.
Pris
au sens le plus large, le jugement est la faculté qui
nous permet d'organiser notre expérience ou d'y donner
un sens. Qu'il s'agisse des particularités d'objets
nécessitant d'être mis en relation avec des concepts
pour les besoins de la cognition ou des particularités
d'événements nécessitant d'être organisés en narratifs
pour les besoins de la vie politique, le jugement donne
cohérence et signification à l'expérience humaine. Que
ce que je vois là-bas soit un "arbre", que
ce que j'entends à la radio soit un commentaire sur
"la dernière famine en Afrique", ou que ce
que je lis dans le journal soit un éditorial sur la
"guerre entre les sexes", je suis à la fois
engagé dans et témoin de la pratique du jugement. Le
problème est que, selon la logique de recognition à
l'oeuvre dans un "jugement déterminant", qui
subsume les particuliers sous des règles, l'on comprend
difficilement comment il pourrait y avoir un nouvel
objet ou un nouvel événement, quelque chose qui ne puisse
être expliqué comme étant la continuation d'une série
existante et d'après ce qui est déjà connu. Cependant,
ce qu'Arendt appelle le "problème du neuf"
est plus qu'une question épistémologique sur la manière
dont nous avons connaissance des particuliers. Le problème
du neuf est une question politique, celle de savoir
comment nous, membres de communautés démocratiques,
pouvons affirmer la liberté humaine comme une réalité
politique dans un monde d'objets et d'événements dont
nous ne pouvons ni contrôler ni prévoir avec certitude
les causes et les effets. Arendt saisit la difficulté
que nous avons en affirmant: "Chaque fois que nous
sommes confrontés à quelque chose d'effrayant par sa
nouveauté, notre première impulsion est de le reconnaître
par une réaction aveugle et incontrôlée suffisamment
forte pour forger un nouveau mot; notre seconde impulsion
semble être de reprendre le contrôle en niant avoir
jamais vu quelque chose de nouveau, en faisant comme
si quelque chose de semblable nous était déjà connu;
seule une troisième impulsion peut nous ramener à ce
que nous avons vu et su au départ. C'est ici que commence
la véritable compréhension [politique]."[7]
Ce qui est en jeu dans le jugement politique, c'est
d'essayer d'être chez soi dans un monde fait de relations
et d'événements que nous n'avons pas choisis, sans succomber
à diverses formes de fatalisme ou de déterminisme, dont
l'autre face est l'idée de la liberté comme souveraineté.
Arendt
estime que c'est précisément tout ce qui n'est pas un
objet de connaissance qui constitue une occasion de
développer les aspects critiques de la faculté de juger
elle-même. C'est dans les cas où le jugement déterminant
peine ou échoue que commence le véritable jugement.
Dans les cas où il n'y a pas de concept donné, l'harmonie
des facultés qui se présente dans un jugement n'est
plus soumise à la législation de l'entendement (c'est-à-dire
de la faculté des concepts), mais ces facultés atteignent
un accord libre. Dans le "libre jeu des facultés",
l'imagination n'est plus liée à la logique de recognition,
qui requiert la reproduction d'objets absents en accord
avec la temporalité de l'entendement, linéaire et gouvernée
par les concepts. L'imagination, lorsqu'elle est considérée
dans sa liberté – rien ne nous oblige de la considérer
ainsi –, est productrice et spontanée, non simplement
re-productrice de ce qui est déjà connu mais génératrice
de nouvelles formes et figures.
En
mettant en avant le rôle producteur de l'imagination
dans la faculté de juger, je reprends le projet inachevé
d'Arendt de développer une théorie du jugement politique
et je m'en écarte en même temps. Malgré sa grande confiance
dans la troisième Critique
de Kant, elle n'a jamais réellement considéré l'imagination
dans sa liberté, car elle ne l'a jamais conçue comme
quelque chose d'autre que reproducteur. Sa vision limitée
de l'imagination apparaît d'autant plus curieuse lorsque
nous reconnaissons que l'imagination reproductrice est
liée à la faculté d'entendement, et par là à des concepts,
d'une façon qu'il est difficile de concilier avec son
propre refus énergique de la cognition comme étant la
tâche du jugement politique. Cette négligence vis-à-vis
du libre jeu de l'imagination est une des raisons pour
lesquelles les réflexions d'Arendt sur le jugement se
sont prêtées à la fois à l'appropriation et à la critique
de la part de penseurs tels qu'Habermas, pour lesquels
la validité se dessine comme la seule question laissée
sans réponse qui menace de rendre incohérent l'ensemble
de son exposé. Arendt donne bien une réponse à cette
question de la validité qui préoccupe ces critiques,
mais avec une réserve importante: contrairement à eux,
elle ne pense pas que la validité en elle-même soit
le problème central ou la tâche principale du jugement
politique - c'est l'affirmation de la liberté humaine
qui tient cette place.
Dans
certains passages de cet essai que les contraintes de
volume ne me permettent pas de présenter ici, je montre
qu'Arendt repense la validité appropriée à la politique
démocratique comme étant inconcevable en dehors de la
pluralité. Pour ses critiques, la validité est liée
à l'impartialité obtenue au moyen de la séparation des
intérêts particuliers et généraux – mais ce qui reste
est malgré tout une forme d'intérêt, mais cet intérêt
est désormais considéré comme raisonnable et universel
dans un sens non transcendantal. Ce qu'Arendt entend
par "impartialité" est différent; ce terme
s'apparente à ce que veut dire Kant lorsqu'il dit que
les concepts ne peuvent jouer un quelconque rôle dans
un jugement esthétique parce qu'ils introduisent un
intérêt, à savoir le plaisir ou le penchant que nous
rattachons à la faculté d'un objet de servir une fin.
Les concepts doivent être exclus parce qu'ils enchevêtrent
les jugements dans une économie d'utilisation et dans
le nexus causal.
Puisque,
selon Arendt, aucun concept ne détermine la formation
d'un jugement, cette formation ne peut pas – pas en
premier lieu – concerner la relation du sujet à l'objet,
qui définit les jugements cognitifs. La relation à l'objet
est plutôt médiatisée par la relation du sujet aux points
de vue d'autres sujets ou, plus précisément, par la
prise en compte des points de vue d'autres sujets sur
le même objet. Arendt appelle cela la "pensée représentative":
"Je
me forge une opinion en considérant un enjeu donné
sous différents angles, en appelant à mon esprit les
points de vue de ceux qui sont absents; c'est-à-dire
que je me les représente. Ce processus de représentation
n'adopte pas aveuglément les opinions réelles de ceux
qui se trouvent ailleurs et regardent par conséquent le
monde sous une perspective différente; il n'est
question ni d'empathie, comme si j'essayais d'être ou
de ressentir comme une autre personne, ni de compter des
voix et de rejoindre une majorité, mais d'être et de
penser dans ma propre identité là où en réalité je
ne suis pas."[8]
L'imagination
médiatise: elle ne se déplace ni au-dessus des perspectives,
comme si celles-ci devaient être transcendées au nom
de l'objectivité pure, ni sur le même plan que ces perspectives,
comme si elles étaient des identités nécessitant notre
reconnaissance. L'imagination permet au contraire d'
"être et penser dans ma propre identité là où en
réalité je ne suis pas."
Pour
déchiffrer cette curieuse formulation d'une pensée élargie,
examinons l'art particulier sur lequel elle est basée,
ce qu'Arendt appelle "entraîner l'imagination à
aller visiter" (LKPP,
43). Iris Marion Young, dans son commentaire de cet
art d'occuper dans l'imagination les points de vue d'autres
personnes, argumente que celui-ci suppose une réversibilité
dans les positions sociales qui nie les relations structurées
de pouvoir et, en définitive, la différence. "Les
participants au dialogue sont capables de prendre en
compte la perspective d'autres personnes parce qu'ils
ont entendu ces perspectives exprimées", écrit
Young, pas parce que "la personne qui juge imagine
à quoi ressemble le monde vu depuis une autre perspective."[9]
De même, Lisa Disch et Ronald Beiner insistent sur le
fait que la pensée élargie doit être basée sur un dialogue
réel, et non
sur un dialogue imaginaire.
Nous pourrions nuancer cette critique et dire que l'imagination
n'est pas un substitut pour le fait d'entendre d'autres
perspectives, mais qu'elle est néanmoins nécessaire
parce que, empiriquement parlant, il nous est impossible
d'entendre toutes les perspectives pertinentes. Procéder
de la sorte, cependant, signifierait accepter la conception
de l'imagination implicite à la critique, à savoir que
cette faculté est au mieux un substitut d'objets réels,
en ce compris les opinions effectives d'autres personnes,
et au pire une distorsion de ces objets en fonction
des intérêts du sujet qui exerce l'imagination.
Par
opposition à l'accentuation du dialogue réel, orienté
vers la compréhension mutuelle dans une "éthique
du discours", Arendt invoque l'imagination pour
développer une référence à une troisième perspective,
d'où l'on tente de voir depuis d'autres points de vue,
mais à quelque distance. Arendt ne rejette pas plus
l'importance du véritable dialogue que ne le fit Kant,
mais elle met en exergue – toujours comme Kant – la
position unique de l'extérieur, d'où nous jugeons les objets et les événements, et les
jugeons en dehors de l'économie de l'utilisation et
du nexus causal. "Etre et penser dans ma propre
identité là où en réalité je ne suis pas" est la
position qui est atteinte non pas lorsque, comprenant
une autre personne, je cède mon intérêt privé en faveur
de l'intérêt général, mais lorsque je regarde le monde
depuis des points de vues (et non des positions d’identité)
multiples, par rapport auxquels je reste toujours quelque
peu étranger, et également étranger à moi-même en tant
qu'être agissant. C'est là la position du spectateur
qu'Arendt décrit dans les leçons sur Kant. Le spectateur
est celui qui, à travers l'usage de l'imagination, peut
réfléchir à l'ensemble de façon désintéressée, c'est-à-dire
de façon libre non seulement de l'intérêt privé mais
de l'intérêt tout court, et donc de tout critère d'utilité
quel qu'il soit. Si l'imagination était toutefois simplement
reproductrice et gouvernée par des concepts (comme Arendt
semble elle-même le supposer, ou du moins ne remet jamais
en question), il serait alors éventuellement possible
d'atteindre l'impartialité de l'intérêt général. Mais
serait-on dans un équilibre permettant d'appréhender
les objets et les événements en dehors de l'économie
de l'utilisation et du nexus causal – de les appréhender
dans leur liberté?
Dans
cet équilibre Kant pouvait exprimer de l'enthousiasme
vis-à-vis de l'événement historique d'importance mondiale
que constituait la Révolution française, bien que du
point de vue d'un être agissant moral, disait-il, il
devrait le condamner. Du point de vue du spectateur,
cependant, la Révolution lui inspirait un sentiment
d' "espoir", comme l'écrit Arendt, en "ouvrant
de nouveaux horizons pour l'avenir" (LKPP, 56). Elle montrait ce qui ne peut être connu, mais doit être
exposé: la liberté humaine.
Le
jugement du spectateur, qui affirme la liberté, "ne
dit pas comment agir"
(LKPP, 44), écrit Arendt à propos de l'enthousiasme de Kant. Ce n'est
que là où l'imagination n'est pas réfrénée par un concept
(donné par l'entendement) ou par la loi morale (donnée
par la raison) qu'un tel jugement peut se former. Lorsqu'elle
peut jouer librement, l'imagination n'est plus au service
de l'application de concepts. Juger les objets et les
événements dans leur liberté étend notre sens de la
communauté, non pas parce que cela nous dit ce qui est
justifié ou ce que nous devrions faire, mais parce que
cela modifie notre sens de ce qui est réel et communicable.
Le
fait de juger est une manière de construire et de découvrir
la communauté et ses limites, ce qui ne signifie toutefois
pas qu'il se traduirait ou devrait se traduire en une
esquisse de l’action politique. Contrairement à ce que
prétendent les critiques, Arendt ne tourne aucunement
le dos à la vita activa, et elle ne nie aucunement l'importance du jugement pour
la politique. Elle refuse plutôt de définir cette activité
en termes de production d'une base normative pour l'action
politique. Les spectateurs ne formulent pas de jugements
qui puisse ensuite servir de principes pour l'action ou pour d'autres jugements; ils créent l'espace
au sein duquel les objets du jugement politique, les
acteurs et les actions eux-mêmes, peuvent apparaître
et donc modifier notre sens de ce qui a sa place dans
le monde commun.
Si
le monde est l'espace dans lequel les choses deviennent
publiques, alors juger est une pratique qui modifie
ce que nous considérerons comme tel. "[…] le jugement
du spectateur crée l'espace sans lequel de tels objets
ne pourraient pas apparaître du tout. Le domaine public
est constitué par les critiques et les spectateurs,
pas par les acteurs et les créateurs. Et ce critique
et ce spectateur se trouvent dans chacun des acteurs"
(LKPP, 63); le "spectateur" n'est pas une autre personne,
mais simplement un autre mode de relation avec ou d'existence
dans le monde commun. Il s'agit d'un tournant copernicien
dans la relation de l'action avec le jugement: sans
les spectateurs qui jugent et les artefacts du jugement,
l'action disparaîtrait sans laisser de trace – elle
ne serait pas une activité de construction d'un monde.
Arendt attribue ce tournant à Kant, mais c'est Arendt
elle-même qui affirme, dans sa lecture particulière
de Kant, que c'est l'activité de jugement des spectateurs
qui crée l'espace public, et le crée comme un espace
de liberté.
Contrairement
à Arendt, Kant suggère que la transformation de l'espace
public implique non seulement le jugement du spectateur,
mais également l'activité créatrice de l'artiste et
le pouvoir formateur de l'imagination productrice, la
capacité à présenter des objets de manières nouvelles,
non familières – ce qu'il appelle le "génie".
Dans sa discussion sur les "idées esthétiques",
Kant décrit l'imagination comme étant "très puissante
lorsqu'elle crée, pour ainsi dire, une autre nature
à partir de la matière que la vraie nature lui donne"
(KdU §49,
p. 414 [B 193]). En effet, "il est même possible
que nous restructurions l'expérience", ajoute Kant,
"[et] dans ce processus nous
sentons notre liberté par rapport à la loi de l'association
(qui est attachée à l'utilisation empirique [c'est-à-dire
reproductrice] de l'imagination)" (ibid. p. 414
[B 194]; la mise en exergue est ajoutée). Cette
faculté de présentation "provoque beaucoup de pensée,
mais sans qu'aucune pensée déterminée, c'est-à-dire
un concept
déterminé, ne puisse lui être adéquat" (ibid. p.
413 et suivante [B 193]). L'imagination à l'oeuvre
dans la représentation d'idées esthétiques, écrit Kant,
"étend le concept lui-même de manière illimitée"
(ibid. p. 415 [B 194]). Si les concepts ne sont
pas tant exclus qu'étendus de manière indéfinie, cela
a des conséquences sur la façon dont nous réfléchissons
à notre propre activité politique ou esthétique.
Cette
activité de l'imagination, qui transforme les concepts,
n'est pas limitée au génie. L'imagination "joue
librement" lorsque nous jugeons la réflexivité,
pas seulement lorsque nous créons de nouveaux objets
de jugement. Considérons un texte comme la Declaration
of Sentiments, rédigée par Elizabeth Cady Stanton
et signée par une foule d'autres défenseurs des droits
de la femme en 1848 à Seneca Falls. Ce texte met en
avant le jugement selon lequel les hommes et les femmes
sont créés égaux et par conséquent peuvent prétendre
aux même droits politiques. Projeté dans l'espace public,
un tel document est un "objet" imaginatif,
qui stimule l'imagination des spectateurs qui jugent
et étend leur sens de ce qui est communicable, de ce
qu'ils considérerons comme faisant partie du monde commun.
Comme une oeuvre d'art, un tel document est potentiellement
défamiliarisant: travaillant avec ce qui est communicable
(p.ex. l'idée, avancée par Declaration
of Indepedence, que tous les hommes sont créés égaux),
il étend notre sens de ce que nous pouvons communiquer.
Postulant l'accord de tous ("nous considérons ces
vérités comme évidentes"), la Declaration
of Sentiments (re)présente avec créativité le concept
d'égalité d'une façon qui – pour citer Kant une fois
de plus au sujet de l'imagination productrice – "stimule
l'esprit en ouvrant pour lui une vue" (KdU p. 415 et suivante [B 195]), ce qui est exclu par toute présentation
logique du concept d'égalité.
Nous
manquons cette extension créative du concept chaque
fois que nous parlons de l'extension logique de quelque
chose de tel que l'égalité ou les droits. Le concept
original d'égalité politique est, après tout, un concept
déterminé, constitué historiquement par rapport aux
citoyens masculins blancs et possédants. La Declaration
of Sentiments n'a pas simplement appliqué ce concept
comme une règle à un nouveau cas particulier (les femmes):
elle a plutôt largement présenté l'idée de l'égalité
comme une idée esthétique: "une représentation
de l'imagination qui provoque beaucoup de pensée, mais
sans qu'aucun (...) concept
[déterminé] ne puisse lui être adéquat", pour citer
Kant une fois encore. Ainsi, la "pensée" qu'une
telle représentation "provoque" dépasse toujours
les termes du concept; elle "étend le concept lui-même
de manière illimitée". Cette extension n'est pas
logique mais imaginative: nous créons de nouvelles relations
entre des choses qui n'en ont pas (p.ex. entre le concept
d'égalité et les relations entre les sexes, ou entre
les droits de l'homme et la division sexuelle du travail).
Toute extension d'un concept politique implique inévitablement
une ouverture imaginative sur le monde qui nous permet
de voir et d'articuler des relations entre des choses
qui n'en ont pas (dans un sens nécessaire et logique),
de créer des relations qui sont externes à leurs termes.
Les relations politiques sont toujours externes à leurs
termes: elles n'impliquent pas tant la capacité de subsumer
des particuliers sous des concepts que la capacité de
voir ou de forger de nouvelles connexions.
L'imagination,
considérée dans sa liberté, ouvre une question
de communauté qui ne peut être tranchée par une pratique
de la politique centrée sur l'échange de preuves. En
rejetant un consensus gagné à l'aide de preuve, Arendt
ne veut pas dire que les jugements politiques doivent
éviter toute prétention cognitive. Elle cherche plutôt
à nous rappeler que notre relation aux autres et au
monde est basée sur autre chose que la connaissance.
"Le savoir est basé sur la reconnaissance",
observe Wittgenstein, c'est-à-dire sur le mode du tenir-quelque-chose-pour-quelque-chose,
ce qui constitue la condition de la connaissance, mais
aussi sur le mode de faire quelque chose en relation
avec ce que l'on sait. Par exemple, dire qu'une question
politique comme le mariage des homosexuels appelle notre
jugement ne signifie pas refuser les questions cognitives.
Cela signifie plutôt qu'un jugement cognitif de l'existence
de quelque chose (c'est-à-dire sa fonction ou capacité
à satisfaire une fin) n'est pas ce que nous sommes priés
de faire – pas plus qu'un botaniste, comme dit Kant,
n'est prié d'expliquer que la fleur est un organe reproducteur
lorsqu'il déclare que la fleur est belle. On peut savoir
de telles choses sur les plantes, tout comme on peut
savoir certaines choses sur les pratiques non hétérosexuelles;
juger esthétiquement ou politiquement requiert toutefois
que nous considérions ce que nous savons de manière
différente: la fleur comme belle indépendamment de sa
fonction, les pratiques sexuelles non hétéronormatives
comme faisant partie du monde commun indépendamment
de quelque fonction sociale qu'elles pourraient remplir.
Et cela demande de l'imagination. Contrairement à ce
que reprochent ses critiques, la critique d'Arendt des
prétentions cognitives dans le domaine du politique
ne consistait pas à dire "Ne faites jamais un jugement
cognitif lorsque vous jugez politiquement", mais
"Ne confondez pas un jugement cognitif avec un
jugement politique". Quelque chose d'autre est
nécessaire, car un jugement politique ne révèle pas
une quelconque propriété de l'objet mais quelque chose
de portée politique sur celui qui le fait.
Ce
que nous affirmons dans un jugement politique n'est
pas ressenti comme un engagement cognitif envers un
ensemble de préceptes dont il a été convenu rationnellement
(tels qu'ils sont par exemple codifiés dans une constitution
–
bien que cela puisse
aussi être ressenti comme tel), mais comme
un plaisir, une sensibilité partagée. "Nous sentons
notre liberté", comme l'exprime Kant, lorsque nous
jugeons esthétiquement ou, comme le montre Arendt, politiquement.
Si le plaisir qui est contenu dans un jugement ne résulte
pas de l'appréhension immédiate d'un objet mais de la
réflexion (c'est-à-dire s'il ne surgit en relation avec
rien d'autre que le jugement lui-même), alors nous sommes
renvoyés à nous-mêmes et à notre propre pratique: nous
tirons du plaisir de ce que nous soutenons (p.ex. le
fait que ces vérités soient évidentes). Ce qui nous donne du plaisir est la façon dont nous jugeons, c'est-à-dire
le fait que nous jugions les objets et les événements
dans leur liberté. Nous ne sommes pas obligés de
considérer ces vérités comme évidentes, pas plus que
nous ne sommes obligés de considérer les hommes et les
femmes égaux ou la rose belle; rien ne nous y contraint.
Il n'y a rien de nécessaire dans ce que nous soutenons.
Le fait que nous soutenions quelque chose d’une certaine
manière est une expression de notre liberté. Dans le
jugement, nous affirmons notre liberté et découvrons
la nature et les limites de ce que nous soutenons en
commun. C'est là la leçon simple, mais cruciale, à tirer
de l'exposé d'Arendt sur le jugement politique.
Traduit
par Julie Bingen
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