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Franco Berardi Bifo 09/2003
Que signifie l'autonomie aujourd'hui?
Le capital recombinant et le cognitariat
 

Non pas sujet, mais subjectivation

Je n'entends pas esquisser ici l'historique du mouvement que l'on nomme "autonomie" mais voudrais expliquer sa spécificité historique par l'étude de quelques concepts tels que le "refus du travail" et la "composition de classes". Les journalistes emploient souvent le mot "operaismo" ("opéraïsme") pour décrire un mouvement politique et philosophique qui fit son apparition en Italie dans les années '60. Je n'aime pas du tout ce concept, parce qu'il réduit la complexité de la réalité sociale au simple fait de la position centrale des ouvriers de l'industrie dans la dynamique sociale de l'époque moderne tardive.

L'origine de ce mouvement philosophique et politique peut être située dans les ouvrages de Mario Tronti, Romano Alquati, Raniero Panzieri et Toni Negri, et son thème central est l'émancipation de la conception du sujet de Hegel. Au lieu du sujet historique, hérité de Hegel, nous devrions parler du processus de subjectivation. La subjectivation assume le lieu conceptuel du sujet. Cette transformation du concept est intimement liée à la transformation contemporaine du paysage philosophique, promue par le post-structuralisme français. La subjectivation au lieu du sujet; cela signifie que nous ne nous concentrons pas sur l'identité mais sur le processus du devenir. Cela signifie également que le concept de classe sociale n'est pas un concept ontologique mais qu'il doit être compris comme un concept vectoriel.
Dans la pensée autonome, le concept de classe sociale est redéfini comme un investissement de désirs sociaux, c'est-à-dire la culture, la sexualité, le refus du travail. Dans les années '60 et '70, les philosophes qui écrivaient pour des magazines comme Classe operaia et Potere operaio ne parlaient pas d'investissements sociaux de désir: ils s'exprimaient d'une manière beaucoup plus léniniste. Mais leur geste philosophique amena une transformation importante dans le paysage philosophique, avec le passage de la centralité de l'identité ouvrière à la décentralisation du processus de subjectivation. Félix Guattari, qui découvrit l'"opéraïsme" après 1977 et que les penseurs autonomes ne découvrirent qu'après 1977, a toujours insisté sur le fait que nous ne devrions pas parler de sujet mais d'un "processus de subjectivation".
Sur cette base, nous pouvons également mieux comprendre la signification du concept du refus du travail. Il ne signifie pas tant le fait évident que les ouvriers n'aiment pas se faire exploiter, mais plus que cela. Il signifie que la restructuration capitaliste, les changements technologiques et la transformation générale des institutions sociales sont précisément produits par l'activité quotidienne du se-soustraire-à-l'exploitation, ainsi que par le refus de la contrainte de produire de la plus-value, d'augmenter la valeur du capital et de diminuer ainsi la valeur de la vie.

Je n'aime pas le concept d'"opéraïsme" en raison de la restriction implicite à une référence sociale étroite (les ouvriers, "operai" en italien), et je préférerais utiliser le concept de "compositionnisme". Le concept de composition sociale ou de la composition de classes, qui a été largement utilisée par les penseurs "opéraïstes", a davantage à voir avec la chimie qu'avec l'histoire de la société.

J'aime l'idée selon laquelle le lieu où se produit le social n'est pas le solide et pierreux territoire historique d'origine hégélienne, mais un environnement chimique dans lequel la culture, la sexualité, la maladie et le désir se battent et se rencontrent et modifient continuellement le panorama. En utilisant le concept de composition, nous pouvons mieux comprendre ce qui s'est passé en Italie dans les années '70, et nous pouvons mieux comprendre ce que signifie l'autonomie: non pas la constitution d'un sujet, non pas la forte identification des êtres humains à un destin social, mais le changement continuel des rapports sociaux, des identifications et désidentifications sexuelles, et le refus du travail.
Le refus du travail est précisément généré par la complexité des investissements sociaux du désir. En conséquence, l'autonomie désigne le fait que la vie sociale ne dépend pas seulement des régulations disciplinaires décrétées par le pouvoir économique, mais qu'elle dépend aussi des délocalisations, déplacements, replacements et dissolutions internes qui forment le processus d'auto-composition d'une société vivante. La lutte, la privation, l'aliénation, le sabotage – des lignes de fuite du système de domination capitaliste.
L'autonomie, c'est l'indépendance du temps social par rapport à la temporalité du capitalisme. Le refus du travail signifie tout simplement: "Je ne veux pas aller travailler parce que je préfère dormir". Mais une telle paresse est aussi la source de l'intelligence, de la technologie et du progrès. L'autonomie est l'autorégulation du corps social, dans son indépendance et dans ses interactions avec la norme disciplinaire

 

Autonomie et dérégulation

Il existe un autre aspect de l'autonomie qui a peu été étudiée jusqu'à présent. Le processus d'autonomisation des ouvriers par rapport à leur rôle dans la disciplination a produit un séisme social qui, de son côté, a produit le dérégulation capitaliste. La dérégulation, apparue sur la scène internationale pendant l'ère Thatcher/Reagan, peut donc être considérée comme la réponse capitaliste à l'autonomisation des ouvriers par rapport à l'ordre disciplinaire du travail. Les ouvriers exigeaient leur libération de la régulation capitaliste, et le capital fit de même, mais inversement. La libération de la régulation par l'Etat devint le despotisme économique sur tout le champ social. Les ouvriers exigeaient leur libération de la détention à vie dans la prison de l'usine. La dérégulation y répondit par la flexibilisation et la fractalisation du travail.

Le mouvement autonome des années '70 mis en route un processus dangereux mais inéluctable: un processus qui évolua du refus social face à la domination disciplinaire capitaliste aux représailles capitalistes, qui prirent la forme de la dérégulation, de la liberté des entreprises par rapport à l'Etat, de la destruction des protections sociales, des licenciements et de l'externalisation de la production, de la diminution des dépenses sociales, de l'exonération fiscale et, enfin, de la flexibilisation. Ce mouvement d'autonomisation déclencha la déstabilisation du contexte social qui avait vu le jour grâce à la pression, pendant un siècle, des syndicats et de la régulation par l'Etat. Devons-nous alors regretter les actes de sabotage et de désobéissance, d'autonomie, de refus du travail, étant donné qu'ils semblent avoir provoqué la dérégulation capitaliste? Absolument pas. Le mouvement d'autonomie a devancé le mouvement capitaliste, mais le processus de dérégulation était inscrit dans les lignes de développement du capitalisme postindustriel et était une implication naturelle de la restructuration technologique et de la globalisation de la production.
Il existe un rapport étroit entre le refus du travail, l'informatisation des usines, les licenciements, l'externalisation des emplois et la flexibilisation du travail. Mais cette relation est beaucoup plus complexe qu'un enchaînement logique de causes et d'effets. Le processus de dérégulation était inscrit dans le développement de nouvelles technologies, qui a permis aux entreprises capitalistes de déclencher un processus de globalisation.
Un processus similaire s'est produit pendant la même période dans le domaine des médias. Pensons simplement aux stations de radio libres des années '70. Dans l'Italie de l'époque, il y avait un monopole public, et les émissions radio libres étaient interdites. En 1975/76, un groupe de média-activistes commença à créer de petites stations de radio libres, comme Radio Alice à Bologne. La gauche traditionnelle (le Parti communiste italien, etc.) dénonça ces média-activistes et mit en garde contre le risque d'affaiblir le système médiatique public et d'aplanir le chemin aux médias privés.

Devrions-nous penser aujourd'hui que les membres de la gauche étatique traditionnelle avaient raison? Je ne crois pas, je crois qu'ils avaient tort à l'époque, étant donné que la fin des monopoles publics était inéluctable et que la liberté de parole vaut mieux que des médias centralisés. La gauche étatique traditionnelle était une force conservatrice condamnée à disparaître et qui essayait désespérément de conserver un ancien cadre qui ne pouvait plus avoir d'avenir dans la nouvelle situation technologique et culturelle de la transition postindustrielle.
On peut dire les mêmes choses de la fin de l'empire soviétique et de ce qu'on appelle le "socialisme réaliste". Chacun sait que les habitants de la Russie vivaient probablement mieux il y a 20 ans qu'aujourd'hui et que la prétendue démocratisation de la société russe a principalement consisté, jusqu'à présent, en la destruction des mécanismes de sécurité sociale, ainsi qu'en le déclenchement d'un cauchemar social de concurrence agressive, de violence et de corruption économique. Mais la dissolution du régime socialiste était inévitable, parce que cet ordre bloquait la dynamique de l'investissement social de désir et parce que le régime totalitaire empêchait l'innovation culturelle. La dissolution du régime communiste était inscrite dans la composition sociale de l'intelligence collective, dans l'imagination créée par les nouveaux médias globaux et dans l'investissement collectif de désir. C'est la raison pour laquelle l'intelligence démocratique et des forces culturelles dissidentes participèrent au combat contre les régimes socialistes, tout en sachant que le capitalisme n'était pas le paradis. A présent, la loi de la jungle s'est imposée dans l'ancienne société soviétique avec la dérégulation, et la population fait l'expérience de l'exploitation, de la misère et de l'humiliation à un degré inconnu jusque là; mais cette transition était inévitable et, dans ce sens, elle doit être vue comme un changement progressiste.

La dérégulation ne signifie pas uniquement l'émancipation de l'entreprise privée par rapport à la régulation par l'Etat et la réduction des dépenses publiques et des mécanismes de sécurité sociale. Elle signifie également la flexibilisation croissante du travail. La réalité de la flexibilisation du travail est l'autre face de cette forme d'émancipation de la régulation capitaliste. Il ne faudrait pas sous-estimer le lien entre le refus du travail et la flexibilisation qui la suivit. Je me souviens qu'une des idées fortes des prolétaires autonomes, pendant les années '70, était que la "précarisation est une bonne chose". La précarisation du travail est une forme d'autonomie par rapport au travail régulier continuel, qui dure toute une vie. Dans les années '70, les gens travaillaient quelques mois, démissionnaient ensuite pour faire un voyage puis revenaient travailler quelque temps. C'était possible à une époque de quasi plein-emploi et d'une culture égalitaire au-delà de la concurrence et du consumérisme. Cette situation permettait aux gens de travailler dans leur propre intérêt et non pas dans l'intérêt capitaliste, mais cela ne pouvait manifestement pas durer éternellement. L'offensive néolibérale des années '80 visait à renverser les rapports de force.
La dérégulation et la flexibilisation du travail furent l'effet et le renversement de l'autonomie des ouvriers. Il ne faut pas seulement le reconnaître pour des raisons historiques. Si nous voulons comprendre ce qui doit être fait aujourd'hui, à l'époque du travail totalement flexibilisé, nous devons comprendre comment le capitalisme a pu prendre le contrôle des désirs sociaux.

 

Essor et chute de l'alliance du travail cognitif et du capital recombinant

Pendant ces dernières décennies, l'informatisation des machines a joué un rôle important dans la flexibilisation du travail, tout comme l'intellectualisation et l'immatérialisation dans les cycles de production les plus importants. L'introduction de nouvelles technologies électroniques et l'informatisation des cycles de production a ouvert la voie à la création d'un réseau global de la production d'information, déterritorialisé, délocalisé et dépersonnalisé. Le sujet du travail a pu être de plus en plus identifié au réseau global de la production d'information. Les travailleurs de l'industrie refusèrent leur rôle au sein de l'usine et obtinrent leur libération de la domination capitaliste. Mais cette situation amena les capitalistes à investir dans des technologies à faible intensité de travail et à modifier la composition technique du processus de travail pour mettre à la porte les ouvriers bien organisés et pour mettre en place une nouvelle organisation du travail qui pouvait être davantage flexible.
L'intellectualisation et l'immatérialisation du travail sont un aspect des changements sociaux des modes de production. La globalisation planétaire est l'autre aspect. L'immatérialisation et la globalisation sont subsidiaires et complémentaires. La globalisation a en effet un côté très matériel parce que le travail industriel, à l'ère postindustrielle, ne disparaît pas simplement mais migre vers les zones géographiques où il est possible de payer des salaires peu élevés et où les régulations sont insuffisamment appliquées.

Dans le dernier numéro du magazine Classe operaia de 1967, Mario Tronti écrivait que le phénomène le plus important des prochaines décennies serait l'évolution de la classe ouvrière au niveau global et planétaire. Cette intuition ne se fondait pas sur une analyse du processus de production capitaliste, mais sur la compréhension de la transformation de la composition sociale du travail. La globalisation et l'informatisation pouvaient être prévues comme un effet du refus du travail dans les pays occidentaux capitalistes. Pendant les deux dernières décennies du vingtième siècle, nous avons été témoins d'une sorte d'alliance entre le capital recombinant et le travail cognitif. J'appelle "recombinants" les secteurs du capitalisme qui ne sont pas étroitement liés à une application industrielle précise mais qui peuvent être rapidement transférés d'un endroit à l'autre, d'une application industrielle à l'autre, d'un secteur de l'activité économique à l'autre, etc. Le capital financier, par exemple, qui joue le rôle principal dans la politique et la culture des années '90, peut être qualifié de recombinant.
L'alliance du travail cognitif et du capital financier a eu des effets culturels importants tels que l'identification idéologique du travail et de l'entreprise. On a appris aux travailleurs à se considérer comme des chefs d'entreprise, et ce n'était pas tout à fait faux, dans la période des dotcoms, lorsque le travailleur cognitif pouvait fonder sa propre entreprise, puisqu'il lui suffisait d'investir sa force de travail intellectuelle (une idée, un projet, une formule). Pendant cette période, Geert Lovink définit la dotcom-mania dans son livre remarquable Dark Fiber. Qu'était la dotcom-mania? En raison de la participation massive au cycle des investissements financiers dans les années '90, un large processus d'auto-organisation des travailleurs cognitifs se mis en route. Les travailleurs cognitifs investirent leur expertise, leurs connaissances et leur créativité et trouvèrent sur le marché des actions les moyens de fonder leur entreprise. Pendant quelques années, la forme de l'entreprise fut le point de rencontre du capital financier et du travail créatif hautement productif. L'idéologie libertaire et libérale qui dominait la cyberculture (américaine) des années '90 idéalisait le marché en le représentant comme un simple environnement. Dans cet environnement, aussi naturel que la lutte pour la survie des plus forts qui permet l'évolution, le travail trouverait les moyens nécessaires pour gagner de la valeur et devenir une entreprise. Une fois abandonné à sa propre dynamique, ce système économique en forme de réseau était destiné à optimiser les profits économiques pour tous, tant pour les propriétaires que pour les travailleurs; ce également parce que la différence entre les propriétaires et les travailleurs devient de plus en plus difficile à percevoir quand quelqu'un entre dans le circuit de production virtuel. Ce modèle, qui a été théorisé par des auteurs comme Kevin Kelly et transformé par le magazine Wired en une sorte d'idéologie numérico-libérale, arrogante et triomphaliste, fit faillite dans les premières années du nouveau millénaire, en même temps que la Nouvelle Economie et une grande partie de l'armée des chefs d'entreprise cognitifs indépendants qui peuplaient le monde des dotcoms. Il fit faillite parce que le modèle d'un libre marché parfait est un mensonge pratique et théorique. Ce qui favorisait le néolibéralisme à terme, ce n'était pas le libre marché mais le monopole. Alors que le marché était idéalisé comme un espace de liberté, dans lequel la connaissance, l'expertise et la créativité se rencontrent, la réalité a montré que les grands groupes dominants travaillent d'une manière qui est très loin d'être libertaire, qui introduit des automatismes technologiques, s'impose par le pouvoir de l'argent et des médias et dépossède finalement de façon éhontée la masse des actionnaires et des travailleurs cognitifs.

Dans la seconde moitié des années '90, une véritable lutte des classes a eu lieu au sein du circuit de production de la haute technologie. L'apparition d'Internet a été marquée par cette lutte. L'issue de la lutte est encore incertaine pour le moment. L'idéologie d'un marché libre et naturel s'est certainement révélée être une grossière erreur. L'idée selon laquelle le marché fonctionne comme un simple environnement permettant une confrontation, au même niveau, des idées, des projets, de la qualité productive et de l'utilité des services, a été balayée par la cruelle vérité de la guerre menée par les monopoles contre la masse des travailleurs cognitifs indépendants et contre la masse quelque peu ridicule des "micro-traders". La lutte pour la survie n'a pas été gagnée par les meilleurs et ceux qui avaient eu le plus de succès, mais par ceux qui avaient pris les armes; l'arme de la violence, du pillage, du vol systématique et du non-respect des normes légales et éthiques. L'alliance entre Bush et Gates a sanctionné la liquidation du marché, et c'est là que s'est terminée la phase de la lutte interne de la classe virtuelle. Une partie de la classe virtuelle est entrée dans le complexe technologico-militaire, une autre partie (la grande majorité) a été mise à la porte des entreprises et repoussée à la limite de la prolétarisation manifeste. Sur le plan culturel surgissent les conditions d'apparition d'une conscience sociale du cognitariat, et cela pourrait être le phénomène le plus important des prochaines années, la seule clé pour une solution au désastre.
Les "dotcoms" étaient le laboratoire d'entraînement d'un modèle de production et d'un marché. Finalement, le marché fut toutefois vaincu et étouffé par les grandes entreprises, et l'armée des chefs d'entreprises indépendants et des microcapitalistes fut dévalisée et dissoute. Ainsi commença une nouvelle phase: les groupes qui avaient obtenu la suprématie dans le cycle de la netéconomie s'allient aux groupes dominants de l'Ancienne Economie (le clan Bush, un représentant de l'industrie du pétrole et de l'armement), et cette phase indique un blocage du projet de globalisation. Le néolibéralisme produisit sa propre négation et ceux qui étaient ses partisans les plus enthousiastes en devinrent les victimes marginalisées.
Avec le crash des dotcoms, le travail cognitif s'est éloigné du capital. Les artisans numériques, qui se sentaient dans les années '90 comme les chefs de leur propre travail, reconnaissent maintenant peu à peu qu'ils ont été déçus et dépossédés, et c'est ce qui formera les conditions d'une nouvelle conscience des travailleurs cognitifs. Ces derniers reconnaîtront que, bien qu'ils disposent de l'ensemble de la force de production, ils ont été escroqués des fruits de celle-ci par une minorité de spéculateurs ignorants qui ne sont bons qu'à s'occuper des aspects légaux et financiers du processus de production. Le secteur improductif de la classe virtuelle, les avocats et les comptables s'approprient la plus-value cognitive des physiciens et des ingénieurs, des chimistes, des scripteurs et des opérateurs des médias. Ceux-ci peuvent toutefois se séparer du cadre juridique et financier du sémio-capitalisme et construire une relation directe avec la société, avec les utilisateurs: alors commencera peut-être le processus d'auto-organisation autonome du travail cognitif. Ce processus est d'ailleurs déjà en route, comme le montrent les expériences du média-activisme et la création de réseaux de solidarité pour le travail migrant.
Nous avons dû passer par le purgatoire des dotcoms, par l'illusion d'une fusion du travail et de l'entreprise capitaliste et ensuite par l'enfer de la récession et de la guerre sans fin pour voir clairement le problème: d'une part, le système inutile et obsessif de l'accumulation financière et de la privatisation du savoir public – l'héritage de l'ancienne société industrielle. D'autre part, le travail productif, qui s'inscrit de plus en plus dans les fonctions cognitives de la société: le travail cognitif commence à se considérer comme un cognitariat et à fonder des institutions du savoir, de la créativité, de l'attention, de l'invention et de l'éducation indépendantes du capital.

 

Fractalisation, désespoir et suicide

Dans la netéconomie, la flexibilisation s'est transformée en une forme de fractalisation du travail. La fractalisation signifie la fragmentation des activités temporelles. Le travailleur n'existe plus en tant que personne. Il n'est plus que le producteur remplaçable de microfragments de signes recombinants, entré dans le flux continu du réseau. Le capital ne paie plus la disponibilité du travailleur pour l'exploiter pendant une certaine période, il ne paie plus de salaire qui couvre tout l'éventail des besoins économiques d'une personne qui travaille. Le travailleur (une simple machine possédant un cerveau qui peut être utilisé pendant un fragment de temps) est payé pour son travail ponctuel, occasionnel, limité dans le temps. Le temps de travail est fractalisé et divisé en cellules, cellularisé. Les cellules de temps peuvent être achetées sur Internet et une grande entreprise peut en acquérir autant qu'elle le souhaite. Le téléphone mobile (ou cellulaire) est l'outil qui caractérise au mieux la relation entre le travailleur fractal et le capital recombinant. Le travail cognitif est un océan de fragments de temps microscopiques, et la division en cellules est la capacité de recombiner des fragments de temps dans le cadre d'un seul sémio-produit. Le téléphone mobile peut être considéré comme la chaîne de montage du travail cognitif.
Voilà l'effet de la flexibilisation et de la fractalisation du travail: ce qui était auparavant l'autonomie et le pouvoir politique des travailleurs est devenu la dépendance totale du travail cognitif par rapport à l'organisation capitaliste du réseau global. C'est là le noyau de la création du sémio-capitalisme. Ce qui était auparavant un refus du travail est aujourd'hui une dépendance totale des émotions et de la pensée par rapport au flux de l'information. Et l'effet est une sorte de crise de nerfs qui touche l'"esprit" global (mente globale) et qui a également provoqué ce que nous appelons couramment le crash des dotcoms. Le crash des dotcoms et la crise du capitalisme financier de masses peuvent être compris comme un effet de l'effondrement de l'investissement économique de désir social. J'utilise le mot "effondrement" dans un sens non métaphorique, comme description clinique de ce qui se passe dans l'"esprit" des sociétés occidentales. J'utilise le mot "effondrement" pour exprimer un effondrement pathologique réel de l'organisme psychosocial. Ce que nous avons vu dans la période qui suivit les signes avant-coureurs du crash économique pendant les premiers mois du nouveau siècle est un phénomène psychopathique, l'effondrement de l'"esprit" global. L'investissement intensif et prolongé du désir et des énergies mentales et libidineuses dans le travail a créé l'environnement psychique idéal pour l'effondrement qui se manifeste à présent dans le domaine de l'économie par la récession, dans le domaine de la politique par l'agression militaire et dans le domaine de la culture sous la forme d'une tendance au suicide de masse.

L'économie de l'attention est devenue un thème important pendant les premières années du nouveau siècle. Les travailleurs virtuels disposent de toujours moins de temps d'attention, ils sont intégrés dans un nombre croissant de tâches intellectuelles et ils n'ont plus de temps à consacrer à leur propre vie, à l'amour, à la tendresse et à l'affection. Ils prennent du Viagra parce qu'ils n'ont plus de temps pour les préliminaires. La cellularisation a provoqué une sorte d'occupation de la durée de vie. Ses symptômes sont assez évidents: des millions de boîtes de Prozac vendues tous les mois, l'épidémie de troubles de l'attention chez les jeunes, l'utilisation de drogues comme la Ritaline par les écoliers et une épidémie de panique qui s'étend.

Le scénario des premières années du nouveau millénaire semble être marqué par une véritable vague de phénomènes psychopathiques. Le phénomène du suicide s'est étendu bien au-delà des frontières du martyre islamique fanatique. Depuis le 11 septembre, le suicide est devenu un acte politique important sur la scène politique globale. Le suicide agressif ne doit pas être compris comme un simple phénomène de désespoir et d'agression, mais doit être considéré comme une déclaration de fin. La vague de suicides semble suggérer que l'humanité n'a plus de temps et que le désespoir est la manière la plus répandue de réfléchir à l'avenir.

Et maintenant? Je n'ai pas de réponses. Ce que nous pouvons faire, ce n'est que ce que nous faisons déjà: l'auto-organisation du travail cognitif est le seul moyen de dépasser un présent psychopathique. Je ne crois pas que le monde puisse être dominé par la raison. L'utopie des Lumières n'a pas fonctionné. Mais je pense que la diffusion du savoir auto-organisé peut créer un cadre social qui contienne un nombre infini de mondes autonomes. Le processus de création du réseau est si complexe qu'il ne peut être dirigé par la raison humaine. L'"esprit" global est trop complexe pour être reconnu et dominé par des "esprits" subordonnés et limités à un lieu. Nous ne pouvons ni reconnaître, ni contrôler, ni dominer toute la force de l'"esprit" global. Mais nous pouvons diriger le processus singulier de la production d'un monde singulier du social. C'est cela l'autonomie aujourd'hui.

 

Traduit par Julie Bingen

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